espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

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lundi 14 mai 2018

Riječi 10

Avec mon petit sac à dos, je me suis retrouvé dans un appartement gigantesque. Couché sur un lit tarabiscoté, je me levais, j'allais vers la droite et je trouvais une grande salle de bains. Puis je me relevais, j'allais vers la gauche et je trouvais encore une salle de bains. L'une avait une douche, l'autre, une baignoire. J'avais un sentiment d'absurdité en pensant à mon petit sac à dos avec deux pauvres chemises, trois paires de chaussettes, une réserve de clopes de Pologne et un Jim Beam acheté à l'aéroport. Et aux vingt mètres qui séparaient mes deux salles de bains et leurs robinets plaqués or.

Andrzej Stasiuk, Mon Allemagne,  © Éditions Christian Bourgois, 2010

jeudi 3 mai 2018

Riječi 09

La veille de l'arrivée de l'hiver (à ne pas confondre avec les premiers froids d'automne lorsque la température descend à moins vingt), cet arbuste* très rusé, dont la taille varie d'un mètre cinquante et deux mètres, se couche sur le sol. Il s'étale par terre, il se serre par terre de toutes ses forces. Il fait tout pour que sa couverture de neige soit la plus épaisse possible. En plus, il sait se glisser dessous au dernier moment, juste avant que le long hiver de huit mois ne descende sur la Kolyma. Il se couvre avec la dernière neige avant les fortes gelées.
(...)
Cette nuit, dans la haute Kolyma où je suis maintenant, tous les pins nains se sont couchés au sol. Ils ne se relèveront qu'à l'arrivée du printemps, annonçant ainsi le début de la nouvelle saison. Ils s'arracheront de sous la neige profonde, alors qu'on croit encore que l'hiver ne cédera pas de sitôt, s'étirant vers la lumière, vers le soleil. Ils sauront que c'en est fini du gel terrible, que le printemps de la Kolyma ne va plus tarder.

* Il est question ici du pain nain.

Jacek Hugo Bader, Journal de la Kolyma, ©  Éditions Noir sur Blanc, 2015