espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

à propos de Lou Raoul

Lou Raoul, née en 1964 en Bretagne, poète, plasticienne.

Bibliographie

* les labourables, Bruno Guattari Éditeur, 2023
* second jardin (drugi vrt), Éditions Isabelle Sauvage, 2022
* Otok, Éditions Isabelle Sauvage, 2017
* Most,  Éditions La Dragonne, 2016
* Kim m'apprivoise, Approches Editions (collection Textes nus), 2015
* Traverses, Éditions Isabelle Sauvage, 2014
* Exsangue , Éditions Pré # Carré, 2012
* Else avec elle , Éditions Isabelle Sauvage, 2012 (Prix Poésyvelines 2013)
* Else comme absentée, Éditions Henry, 2011
* Les jours où Else, Éditions Isabelle Sauvage, 2011
* Ouvert l’album, avec des photographies de Francis Goeller, 2011
* Sven, Éditions Gros Textes, 2011
* Roche Jagu / Roc'h Ugu, Éditions Encres Vives, 2010

* Depuis 2008, publication de poèmes et textes dans diverses revues (N 4728, Aka, Décharge, La Canopée...) et sur internet (Ce qui reste, Terre à Ciel, The enchanting verses). En 2016 et 2019, extraits et poèmes parus en traduction dans la revue croate Tema.

Livres d'artistes :
* Qui les chemins d'ici, poème accompagné de peintures de Thierry Le Saëc, Éditions de la canopée, 2022
* aux mains gauches, poème accompagné de photographies de Sylvie Tubiana, Éditions Fragment Du Livre, 2022

En traduction :
* Odleteli glasovi tistega dne, Éditions Beletrina, 2019 - Traduction en slovène de Primoz Vitez.
*  The coming weather/ An amzer o tont /Le temps venant, Éditions Ledbury Poetry Festival, 2018 - Traduction en anglais de Ian Monk.


En traduction dans des anthologies :
* Europe in Poems / The Versopolis Anthology, Éditions Arc Publications et Beletrina, 2020 - Poèmes en français et en anglais dans la traduction de Ian Monk.
* 56. goranovo proljece, Éditions Skudigk, 2019 - Traduction en croate des poèmes de Lou Raoul par Vanda Miksic.
* Inna geografia, Antologia wspolczesnej poezji bretonskiej, Éditions Convivo, 2018 -
Traduction en polonais des poèmes de Lou Raoul par Kasimierz Brakoniecki.


Liens vers ailleurs

À propos de les labourables

À propos de Second jardin (drugi vrt) 

À  propos de Otok 
À  propos de Most 
À  propos de Kim m'apprivoise 

 À propos de Else avec elle 
À propos de Else comme absentée

À propos de Les jours où Else 

À propos de Sven 


*

Interview de Lou Raoul par Jean-Christophe Belleveaux 


Des sentiers d'écriture dans la friche de la vie
Janvier 2012

1/Jean-Christophe Belleveaux : J'ai découvert votre écriture, Lou Raoul, par quelques textes publiés dans le n° 74-73 de la revue Liqueur 44. J'ai été tout de suite intrigué par cette construction : des mots concrets qui renvoient à un quotidien facilement identifiable et à une histoire personnelle qui l'est moins, mais surtout une langue bousculée dans sa structure, sans excès mais suffisamment pour donner lieu à ce que j'appellerais un trébuchement poétique. Pouvez-vous nous dire quel rapport vous entretenez aux mots et à la langue, aux langues ?
Lou Raoul : Si je savais répondre à votre question, il est probable que je n'écrirais pas... et peut-être que j'aurais aussi arrêté de parler... Le langage en tant que faculté humaine m'interpelle de longue date pour ce qui s'y joue de tentative de communication entre les individus. Si je pouvais clairement expliquer mon rapport aux mots et à la langue, il me semble que je n'aurais aucun besoin de recourir à l'écriture comme espace d'expression de quelque chose qui me semble peu audible dans le quotidien, de recourir à un espace de création où il est, pour moi, question de transcender les événements ou les non-événements du quotidien. 

2/JCB : Qu'est ce qui, dans l'écriture, fait poésie pour vous ? Transcender le quotidien est-il obligatoire ?
LR : Ce que je ressens comme poésie en écriture peut être lié à l'expression de sentiments et/ou encore au rythme, aux sonorités, aux images, à la présence d'une distorsion ou d'une étrangeté par rapport à une norme du langage. Il n'y a pas de hiérarchie dans les éléments cités ci-dessus. Et puis je ne suis pas sûre qu'il existe pour moi une frontière entre poésie dans l'écriture et poésie dans la vie. Un exemple peut-être à l'appui ? Je vous joins ci-dessous quelques mots qui font pour moi poème, des mots écrits par quelqu'un qui a souhaité rester anonyme. Le contexte de leur écriture, du moins ce que j'en peux imaginer, est ici important également, tout comme le contexte où j'en prends connaissance. Je recopie la disposition initiale de ce court poème, voyez ici :

( Il y a dans une chambre (ou grange) abandonnée ce tas de patates qu'il faut dégermer. il pleut. le travail et le silence continuent.
le travail
             et
                 le silence                        )

Ces mots saisis à l'ordinateur faisaient l'objet d'un petit billet glissé dans un filet de pommes de terre et ont été trouvés en 1998 par un proche qui m'en fera très vite part. Le contenu de ce billet ainsi que le fait que quelqu'un écrive ceci et le glisse parmi des légumes conditionnés en filets destinés à la vente m'interpellent beaucoup. Oui, ce double geste (l'écriture de ces mots et leur diffusion de cette manière) me touche profondément et cette découverte reste un événement d'une rare beauté qui m'éblouit encore des années plus tard. Pour revenir à la question de transcender le quotidien, il s'agirait d'utiliser mon vécu personnel en ce qu'il a de semblable à celui d'autres personnes, et aussi de tenter de poser un peu de paisible dans le chaos.

3/ JCB : Pour revenir sur le langage, dans Sven (Éditions Gros Textes, 2011) sont cités les mots pour désigner les différents types de neige en Laponie. Dans Roche Jagu / Roc'h Ugu (Éditions Encres Vives, 2010) et dans Les jours où Else (Éditions Isabelle Sauvage, 2011), ce sont des phrases entières en langue bretonne, "l'autre langue", celle des racines. Parlez-nous de cette dernière, de l'importance qu'elle a pour vous et comment elle intervient dans votre écriture.
Puis, quelles sont les autres langues qui vous "parlent", dans quelle mesure, pour quelles raisons ?
LR : M'intéresse dans les langues la grille que pose chacune d'entre elles sur le monde et comment cette grille change en fonction de la langue. C'est une vérité toujours à reconstruire. En ce qui concerne la langue bretonne, c'est peu à peu qu'elle s'est imposée dans mes chantiers d'écriture de ces dernières années. Je suis née dans deux langues : le français et le breton, cela est lié à mes origines familiales. Cette phase d'intégration de brides de breton dans mon écriture a été précédée par la création de spectacles bilingues français/breton qui mêlaient des adaptations de contes (de tradition bretonne mais aussi islandaise ou russe) et des textes en prose poétique : c'est un espace où j'ai retrouvé le plaisir de m'exprimer oralement dans cette langue bretonne que je côtoie depuis l'enfance, où j'ai pu retrouver la façon de cette langue utilisée à l'oral dans les échanges quotidiens avec des proches. On est loin du militantisme, loin aussi d'un phénomène que je qualifierais, pour une part, de récupération politique et que l'on peut observer aujourd'hui autour de cette langue comme autour d'autres langues minoritaires. Comme souvent, on peut y pointer des dérives... On est ici et plus simplement dans les racines d'un milieu populaire et rural à l'ouest de la Bretagne. J'ai parfois l'impression que mon utilisation de cette langue en écriture participe à l'acceptation du temps qui passe, à une histoire de deuil(s) à faire. Aussi bien cessera-t-elle à un moment de s'imposer ainsi dans mon écriture ? A vérifier dans quelques mois… ! Cette langue ne cessera cependant de m'habiter et aussi bien resurgira à un moment ! Ces bribes sont toujours accompagnées de leur traduction ou adaptation en langue française, afin de les rendre accessibles aux lecteurs qui ne connaissent pas la langue bretonne. Il y va du respect de l'autre. Cela se base aussi sur le souhait de partager le bonheur que je rencontre dans cette langue autre.

4/JCB : Dans Les jours où Else, vous incluez dans un maillage audacieux avec votre propre "narration" trois adaptations que vous avez faites : un conte islandais, un autre breton et une histoire que je qualifierais de symbolique pour faire simple, d'après les paroles d'une chanson bretonne vieille largement de plus d'un siècle. Y avait-il nécessité, coïncidence et résonance, désir d'impliquer certaines formes d'expression ?
LR : Au moment de la rédaction de Les jours où Else, j'étais immergée dans ce travail autour des contes et j'ai donc souhaité y intégrer cette forme d'expression qui faisait alors partie de mes recherches. En abordant l'écriture de cet ensemble, j'ai soudain mieux compris pourquoi tel ou tel conte avait retenu mon attention,  les ponts qu'il pouvait y avoir entre eux et la vie de ce personnage Else, les échos que j'y rencontrais par rapport à certains éléments de ce personnage d'Else. Le rapport au symbolique est, en effet, présent au sein de la littérature orale. C'est un élément qui m'interpelle, tout comme m'interpelle l'allégorie. La littérature orale m'intéresse, tant dans la structuration de son propos que dans les thèmes qui s'y font jour. J'y trouve une dimension magique (et donc poétique) : ceci dans le sens posé pour ce concept par le linguiste  Jean Gagnepain au sein de sa Théorie de la Médiation.

5/JCB : Vous semblez porter une attention particulière à l'autre. Ainsi l'ensemble Roche Jagu / Roc'h Ugu témoigne-t-il des existences de tous ceux que vous avez croisés lors d'une résidence d'écrivain au château éponyme durant l'hiver 2008-2009. Par ailleurs je crois savoir que vous avez fait un travail de collecte des paroles d'habitants d'un quartier populaire de votre région. De quoi s'agissait-il plus exactement ? Qu'est-ce qui chez autrui vous touche et peut nourrir votre écriture ?
LR : L'ensemble Roche Jagu / Roc'h Ugu est lié à un temps de résidence autour du domaine de la Roche Jagu situé dans les Côtes d'Armor. J'ai écrit cet ensemble autour de la rencontre de diverses personnes liées de façon durable ou ponctuelle à ce lieu, parfois des personnes bretonnantes, d'où les bribes de breton présentes parfois. Cet ensemble tente de montrer différents points de vue sur ce lieu, y compris le mien.

Par ailleurs, ces derniers mois, en 2010  et 2011 je suis allée à la rencontre de personnes vivant dans un quartier en pleine restructuration de la ville de St Brieuc (22) : dans le cadre d'un projet de rénovation urbaine, des immeubles de 14 étages construits dans les années 1970 vont être "déconstruits" (j'utilise ici en clin d'œil le terme employé dans ces contextes de restructuration, évidemment pour les habitants le terme "détruits" est plus proche de la réalité qui est, de fait, bruyante, poussiéreuse, violente) pour laisser place à des habitats collectifs moins denses et à un nouvel agencement des espaces publics.

Il s'agissait dans ce projet d'épauler toute personne qui le souhaitait dans l'expression de ses ressentis face à ces changements auxquels elle faisait face. Certaines personnes ont écrit, la plupart ont préféré s'exprimer oralement. Tandis que les uns et les autres me confiaient des pans de leur vie, leurs réflexions sur tel ou tel sujet, leurs déboires, leurs rêves, je prenais note des paroles et en glanais d'autres au fil de mes allées et venues dans le quartier. Il faut parfois du temps pour gagner la confiance des personnes et accéder à leur parole. Je comprends très bien cela : le besoin de discrétion et de pudeur, etc.
Il m'importait, lors de ce projet, de rester au plus près des façons de dire des habitants, des mots employés, de la syntaxe, pour ensuite donner écho à toutes ces paroles souvent peu écoutées : cela a été possible grâce à la réalisation, dans un premier temps, de 12 grandes affiches exposées dans plusieurs lieux du quartier et dans un second temps d'un recueil mixant paroles et  textes des habitants et portraits photographiques (réalisés par le photographe F Goeller).
Le recueil Ouvert l'album est un regard en mots et en images sur un quartier populaire, sur les personnes qui y vivent, y travaillent ou y passent. Il a fait l'objet d'une publication à 300 exemplaires sous couvert de l'association d'éducation populaire Le Cercle, association basée à St Brieuc au sein du quartier de la Croix St Lambert. Ici, j'ai écouté, pris des notes, puis agencé diverses bribes collectées. Il m'importe d'avoir pris part à ce projet-là et d'avoir tenté de faire entendre la parole de ces personnes. J'écoute, oui, et observe avec intérêt, émotion, respect, comment chacun /chacune vit ou encore se débrouille avec la vie. Cela ne nourrit pas que mon écriture, cela nourrit bien plus largement ma vie entière.

6/ JCB : Vous n'employez pas la première personne dans vos écrits. Le "je" est absent, même si l'on peut parfois le soupçonner derrière certaines "elle". Un choix littéraire ? Une façon de se dissimuler ?
LR : Jusqu'à présent, j'ai, en effet, surtout utilisé les pronoms tu et elle autour d'un personnage féminin nommé Else que l'on retrouve dans les ensembles Sven, Les jours où Else, Else comme absentée, parus tous trois en 2011. Il en va de même pour ce qui est du recueil Else avec elle (composé de trois ensembles) qui est à paraître au printemps 2012. Cependant dans Roche Jagu / Roc'h Ugu, les poèmes qui viennent en écho aux autres textes plus narratifs écrits à la seconde personne du pluriel sont, quant à eux, à la première personne.
Alors mettons que c'est un procédé de distanciation que j'apprécie et également un choix littéraire ! Et pour parler des chantiers en cours : afin d'expérimenter autre chose, j'ai sous le coude un nouvel ensemble d'une trentaine de poèmes où cette fois j'emploie la première personne. Ne pas s'enfermer, voyez-vous ?

7/ JCB : Est-ce dans ce dessein de "ne pas s'enfermer" justement que vous êtes également une créatrice plasticienne ?
Par ailleurs, vous donnez à voir sur la toile un blog - http://friches-et-appentis.blogspot.com/ - qui marie les mots au travail photographique. Tout cela va dans la même direction ?
LR : Peut-être qu'un jour les mots écrits et ce qui en découle, n'ont plus été suffisants et que j'ai eu besoin de recourir à d'autres médias, ou de respirer ailleurs, d'où ces créations plastiques où sont présents parfois des bribes de phrases, des poèmes, d'où la création de spectacles mêlant parole (poésie, contes) et musique, d'où plus récemment ce blog qui allie photographies et mots. J'avais aussi un besoin de couleurs, d'utiliser de la couleur pour exprimer d'autres sensations : cela a lien avec mon univers plastique, aussi modeste soit-il, il m'est nécessaire.
Je note que des ponts existent entre ces moyens d'expression dont je me sers : on retrouve dans une création plastique par exemple un extrait d'un poème ou d'un conte émanant de l'un des spectacles, on retrouve aussi tel conte dans un de mes livres, etc... Il s'agit sans doute du même univers, alors des ponts, des ruisseaux, des méandres, des sentiers, des routes goudronnées, des voies express...

8/ JCB : A mon tour de risquer un pont : je trouve votre écriture très "visuelle", notamment dans Sven et Les jours où Else, quelque chose qui évoque un cinéma onirico-poétique. Quelle importance accordez-vous aux images, dans tous les sens où vous voudrez bien prendre ce terme.
LR : Les images... Je me suis déjà demandée si leur présence dans mon écriture vient de l'environnement humain qui m'entourait et qui était habité par la langue bretonne qui est, dira-t-on, pour simplifier le propos, une langue imagée. Sans doute que mon rapport au monde est  en effet plus visuel que sonore... Hum... vos questions me demandent de tenter de décortiquer certains de mes fonctionnements, hum hum… en ai-je l'envie ? Ou encore la possibilité par ici ? Je n'en suis pas certaine...

9 / JCB : Quels sont les thèmes ou obsessions qui servent d'étais aux galeries de votre écriture ?
LR : Je crains de répondre à cette question d'une manière trop réductrice en évoquant par exemple les thèmes du temps qui passe ou de la mort... et puis... et puis... sans vous froisser, Jean-Christophe Belleveaux, l'impression d'être  face à une question trop « psy »... bof..., alors voilà je tourne mon regard vers la fenêtre, le ciel et les oiseaux. Cette nuit, j'ai entendu passer un nocturne, une chouette sans doute, elle et son chant hululé.

10/JCB : Depuis vos débuts en publication, avez-vous le sentiment d'une progression, d'un chemin qui avance, d'une quelconque sorte de changement dans votre écriture  ?
LR : Ce sont tout d'abord des revues qui ont accueilli poèmes ou textes, ce qui m'a encouragée à aller ensuite vers des éditeurs. Je n'ai pas, pour l'heure, l'impression que le fait d'être publiée modifie mon écriture, plutôt l'impression de poursuivre sur un chemin... bordé de doutes… mais pas que ça ! Peut-être aussi le sentiment d'une solitude moins dense depuis que je partage mes textes avec d'avantage de lecteurs. J'écris parce que je lis et que des auteurs (poètes, romanciers, nouvellistes) m'ont depuis longtemps donnée ce goût des mots et m'accompagnent dans cette traversée de la vie. Je vis avec et aussi dans les mots des autres depuis toujours.
Je pourrais ici évoquer le poème Saltimbanques d’Apollinaire découvert, par le biais de l'école, à l'âge de 8 ans. Un objet littéraire que j'ai appréhendé autant à l'oral (nous devions l'apprendre par cœur pour le dire devant les autres enfants, vous voyez ?) qu'à l'écrit (le fait de le recopier sur un cahier de classe, de l'illustrer, de le faire sien par le biais de la main le recopiant.) C'est sans doute un poème qui a changé ma vie et m'a ouvert les portes d'un autre monde, d'un autre mode, pour faire court. Je pourrais aussi évoquer la présence dans mon enfance des chants et contes de mes proches : nous revoilà dans l'oralité ! Et puis d'autres formes écrites présentes dès mon enfance et importantes : lettres manuscrites reçues ou envoyées, journaux locaux et presse écrite, livres, manuels scolaires (notamment les livres de grammaire et les exercices de grammaire qui m'ont beaucoup fait rêver  dès mes 8 ans !)

11/ JCB : Pour conclure, un poème ou un extrait de poème (de quelqu'un d'autre) avec lequel vous vous sentez en résonance. Merci.
LR : Alors ce sera celui-ci, de Pascal Commère. J'ai découvert des recueils de cet auteur au début des années 1980 dans le rayon poésie d'une bibliothèque universitaire. Son travail d'écriture d'hier comme d'aujourd'hui m'interpelle.

Parallèles

Les chemins, même goudronnés, parfois ils ont,
entre les graviers au milieu et une espèce
de champignon mou (gluante oreille), de l’herbe
en touffes qui pousse jamais très haut (minette,
chiendent, plantain, trèfle blanc ou rouge, aussi bien
pissenlit, chicorée bleue) qui, d’année
en année, dans la route finit par marquer
le double tracé exactement parallèle
des roues – comme les fils de la ligne électrique
au-dessus du goudron (eux aussi, parallèles)
depuis toujours ensemble : leurs ombres le soir
côte à côte par terre, sans se toucher jamais.

Pascal Commère
De l’humilité du monde chez les bousiers (Éditions Obsidiane, 1996)


***

Choix de textes de Lou Raoul


sur le pilier il est perché c’est cet oiseau
pichig-ruhig rouge-gorge

pichig-ruhig chomit un tamm
rouge-gorge restez un peu
ho tiwaskell skañv war ma c’halon
vos deux ailes légères sur mon cœur
pichig-ruhig chomit amañ
rouge-gorge restez ici
ganeoc’h teu un amzer all
avec vous vient un autre temps

tous les oiseaux
divers passereaux des grives aussi
quand le soleil est tout à l’ouest
c’est tout le Stanco qui palpite
et sur la terre retournée du courtil
deux tourterelles

et l’une et l’autre

(extrait de Roche Jagu / Roc’h Ugu, Éditions Encres Vives, 2010)


***


aussi bien ton père ne fait pas

aussi bien ton père, Else, ne fait pas face aussi bien ton père ne laisse pas de traces ou alors tant de copeaux, de ferraille, de peupliers, de parpaings aussi bien à d’autres qu’à toi destinés et dans l’eau limpide du lavoir du bourg lave des cottes de coton noir une femme que tu croises, Else, et plus loin la prairie du cresson des dimanches matins le printemps les meilleurs des pains frais des croissants pleins et pour midi des radis humides dans les mains grandes, ouvertes, de ton père ses offrandes entre les murs de plâtre peints en vert

*

chats sauvages jardins délaissés

à la maison abandonnée presque tu regardes, Else, écuelles toutes fraîches déposées bien remplies de croquettes de lait c’est tout près de la porte d’entrée chats sauvages jardins délaissés friches vertes et bois tu réordonnes tous les restes les herbes si hautes les jours entiers de ta jeunesse chez ta mère tu dis les deux frères ont bien rangé la brouette j’ai vu tout ça


*
que tu confonds tout
des macarons, dit ta mère qui natte tes cheveux et les tournicote au-dessus de chacune de tes oreilles tu es, Else, bien coiffée une fille Hopi en Arizona et à Chicago bras dessus bras dessous les élus des communes maritimes noircies dans la rue ensemble quand tu passes, Else, en mini vélo à lire Jim Harrison tout ton temps au bord du lac Michigan que tu confonds tout de ce lointain paysage loin

(extrait de Sven, Éditions Gros Textes, 2011)


***

Regarder tout un jour
la pluie fine là, dans l’espace de la rue, dans l’espace existant entre les deux côtés bordés de maisons et d’immeubles bas de granit et de brique, la pluie fine et tenace qui garde ou tient au chaud tous ceux qu’aucune obligation n’amène, en ce jour d’hiver, à franchir les seuils Ça commence comme ça, pour Else
Vous hésitez à imaginer qu’elle sort à la nuit venue Mais à la nuit venue, dans ses vêtements ordinaires, elle sort
C’est dans un champ d’herbe rase qu’elle est d’abord et qu’elle reste, jusqu’à ruisseler sous la pluie fraîche Et de ce champ, elle ignore le nom Dans l’appentis empli de foin, elle n’a pas froid cette nuit-là Puis, quand dans la lumière elle est au bout de la tombe, c’est un lundi
Sachez que pour Else les passages au cimetière ce sont depuis toujours des promenades, c’est prendre l’air Et ceux qui depuis tout ce temps n’ont pas compris, Else s’en moque, sachez-le Ceux qui n’ont pas compris que sur la tombe, Else et les autres s’assoient, parlent, mangent, se recueillent, rêvent, pleurent, somnolent et rient, Else s’en moque
C’est un lundi aux mains vides et Else se tient debout, regardant les pots de fleurs sur la tombe – cyclamens et azalées, jacinthes et primevères Les passages matériels des autres
Et les nom gravés dorés sur la stèle, les cinq noms, elle regarde aussi Vous vous demandez comment cinq personnes dans une tombe si petite, un caveau à trois places… vous ignorez que l’on exhume les corps - au moins un une fois par mois, disent les hommes qui travaillent dans les cimetières des villages alentour L’exhumation ça fait de la place

(extrait de Les Jours où Else, Éditions Isabelle Sauvage, 2011)

***


là sur le siège pliant en toile, près du poulailler des dessins de cavaliers aux barbes hirsutes la danse d'un homme jeune aux bras de son accordéon le matin tôt l'appartement au-dessus de la cour intérieure des tiges de rhubarbe dans le sucre des mouchoirs au bout des bras agités la nuit souvent par-dessus la haie la cuvette d'épluchures pour l'âne les cartes de train de tous les dix
tu plies déplies ça continue

*

vivement, tu écartes ça qui dissimule vivement tes mains poussiéreuses des traces disent rien du temps passé présent venant c'est hier ça tient pas debout
vivement vivante tu vas les murs et l'eau de leurs sourires à eux tu gardes c'est déposé dans un écrin de l'herbe verte et ordonnée

*

et pour les peaux sèches cartonnées
des animaux, morts animaux
tu creuses de petites fosses
aux chats, aux chiens et aux renards
dans les sous-bois l'humidité
et l'eau ruisselle dans les baquets
la cour cette fois est pissenlit
toutes les peintures s'écaillent dedans

*

contre la haie de thuyas hauts le chien bâtard, il pisse un peu
ou bien il te regarde de coin
comme tu avances dans la cour
l'ombre des cyprès déplacée et puis des
toiles d'araignées, des morceaux de jute, des bouts de cageots, des ficelles nouées
sur le rebord de la fenêtre un gobelet de plastique bleu,
la poudre de lait des petits veaux

(extrait de Else comme absentée, Éditions Henry, 2011)

***

Prairie jaune tanaisie

un jour tu es
et tu me dis que c'est ton nom
alors comme j'ouvre toutes les fenêtres à l'air nouveau et au bel air
je touche tes yeux qui ne s'émiettent et je te donne, Else, ma vie

voici ma vie pour que        t'y crois (…)


*


L'or Else

la campagne parfois ne dit pas un mot
et les voitures, toutes, s'éloignent
les animaux furtivement dans les taillis, tapis
puis le sifflement des rapaces nocturnes tout près, Else, de ton sommeil
parfois la campagne ne dit pas un mot
mais le matin, Else, tu regardes l'arbre du bout du champ, il vieillit aussi
mais tu rassembles des cailloux
des tas très petits c'est pas grand chose ça ne pèse pas lourd ou même c'est rien
mais toi tu vois, Else, leur or
l'or des cailloux
pour que ta vie te serve un peu

*

Dans la cour de ton cœur

te demandant, Else
ce que tu passes plus de quarante ans
aussi bien tu viens là dans la cour sous les ifs dans les ciels lumineux
ce que voilà ta vie
une manivelle
et la rouille et la rouille
et ton sang pas épandu qui tourne bien
puis les frênes têtards, leurs racines et l'eau et l'eau
puis ceci cela

et encore si tu cours et ton cœur avec toi

(extrait de Else avec elle, Éditions Isabelle Sauvage, 2012)

*


L'homme se déplace dans le champ, sur son dos est attaché un pulvérisateur en plastique jaune vif. Il sulfate les rangs de pommes de terre. Il ne faut pas que le mildiou les prenne. Elle voit dans l'appentis le vieux pulvérisateur en cuivre, plus lourd que celui en plastique. Dans l'appentis aussi le lavoir en ciment, elle chante en brossant ses chaussures en toile jusqu'à ce que les mots - tiens tu chantes toi !? qui enrouent sa voix pour quelque temps. Elle ne s'arrête jamais devant les images des agences de voyage. Dans le silence d'une chambre haute, quelqu'un parle de l'Inde où il va souvent. Y'a aucune voix à écouter, elle lit ça sur un écran. Elle vit en 2010. Elle mesure si elle est seule ou pas. Comme si c'est un métier d'écrire. Quelqu'une vit dans une maison perchée et en espaliers. Évidemment les bouts de jardin environnants sont eux aussi en espaliers, quelques radis ronds et rouges et blancs à cueillir. Elle n'ose pas encore demander à cette autre femme - disons une voisine - si c'est possible de faire un tour dans son jardin (est-ce que ça se fait ? ça se fait pas ?) tous les violiers, les lupins et les arums, c'est pas pour déranger. Après elle salue de loin. Plus loin, loin, derrière les chants divers du geai, ronronne une tondeuse. Peut-être un tracteur tondeuse et au volant un homme ou bien une femme qui mâchonne un bout d'herbe. Dans le ciel bleu, volent les chatons des saules qui aiment l'eau. Un bois de saules. Dans ce bois de saules, petit bois de saules, elle veut y être comme si elle peut. Elle répond pas aux questions qui la regardent de haut, maintenant elle dit de ça j'en parle pas. Elle parle pas tellement. Elle pense qu'elle joue le rôle de la folle, enfin qu'elle essaie. Elle devient rien. Juste que tournent les robinets d'eau vive qui éclabousse et mousse avec le passé le présent tout mélangés. Tout mélangés. (...)

Sur les sureaux des fleurs blanches épanouies. Quelqu'une arrive au bourg en mobylette, les cheveux blancs et ébouriffés, la blouse à carreaux par-dessus la robe à fleurs, son petit chien bâtard dans la sacoche fixée au porte bagage, tout cela dans l'air tiède. Une voix couverte et enjouée.
L'histoire d'Else et de Yuna la femme morte quand elle est vivante est un grain de sable à l'intérieur duquel Else observe les va et vient des engins dans la carrière et plus loin, juste après le virage, elle voit la mer. Ses vagues tranquilles sous le soleil.
Yuna un samedi se penche vers son père assis au volant de sa voiture et elle lui dit toute sa colère. Ensuite, c'est du silence pendant longtemps. Un cheval rue, tire tant sur sa longe qu'elle se déchire. Les poules pondent. Un enfant pense à sa famille en Ukraine et il apprend à Else comment dire bonjour dans la langue de ce pays et c'est Привiт [pryvit]. Else s'attarde devant les pavots rouges et roses et les larmes sèches s'enroulent.
De plus loin, vient encore cette autre femme aux cheveux fins, roux et coiffés en chignon. Elle aborde le bourg à pied, vient faire quelques courses - pain, café, sucre peut-être. Elle a les pommettes hautes et toujours colorées de deux ronds rouge orange aussi Yuna écrit :

Plac'h an divjod ruz
O tremen war an hent
Skañvoc'h evit an avel.
La femme aux joues rouges
passe sur la route
plus légère que le vent.
(…)

Quelqu'une s'appelle Louba qui au début ne dit pas un mot. A son arrivée au village.
Les chevaux sont peut-être sauvages qui courent sous la pluie.
Else trébuche dans les ornières du temps, les mains pleines de la vanité de toutes choses. Elle apprend que la poussière de dessous les tapis, c'est le poison qu'elle lèche la nuit le jour. Chacun reconstruit ici et là les histoires et chacun croit en sa manière de. Et comme tout va vite chacun parfois n'écoute plus personne. Mais qu'est-ce qui va si vite ? Pour dire à Else où est Louba en ce jour, plus personne non plus. Les voix diphoniques d'un homme et d'une femme s'entremêlent aussi dans la cour devant la maison blanche à l'extérieur. Et comme quelques autres, qui ne doutent pas, s'étonnent et sans réfléchir se moquent, Else crache dans les herbes du bord de la route pas fréquentée et recrache encore.

       (Quand elle in Else avec elle, Éditions Isabelle Sauvage, 2012)


***

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