Nous étions si bien accoutumés aux trains que nous commencions à mesurer le temps d'après le trafic ferroviaire, ce grand réveille-matin capricieux. La nuit, dans un demi-sommeil, nous entendions soudain le pianissimo cristallin des verres dans les commodes, puis la maison se mettait à trembler et le train découpait notre chambre en morceaux avec les grands carrés lumineux de ses fenêtres, qui se poursuivaient avec frénésie. Cela ne faisait qu'accroître notre désir de partir au loin, notre rêve d'évasion. Car, durant cette année passée au bord du remblai du chemin de fer, à l'époque où mon père au plus bas, le mot "partir" n'avait pas seulement une résonance lyrique, il évoquait aussi la pensée très utilitaire de la fuite, le fait d'échapper à la peur et à la faim. Mais l'idée de fuir ne faisait qu'accroître notre vertige : nous nous mîmes à vivre dans notre chambre comme dans un compartiment de train. Bien sûr, l'idée était de mon père. Nous gardions nos affaires enfermées dans les valises et buvions le thé du thermos. Toute la journée, en l'absence de mon père, nous somnolions l'un près de l'autre derrière les rideaux baissés, enveloppés dans des couvertures, comme en voyage.
Danilo Kiš, Jardin, cendre, © Éditions Gallimard L'imaginaire 1971
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