espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

jeudi 3 septembre 2020

Kolodvor 9


Trieste Umberto Saba


Trieste

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :

un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.
Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.
La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

*

Trieste


J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirai
t que là où il s’achève,
s’achève la ville.
Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.
Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.
Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013


samedi 11 juillet 2020

Kolodvor 7

Ma mère porte un oiseau, un oiseau goéland masqué, dans ses mains. Un sourire bizarre éclaire son visage, on dirait que sa peau a été fendue au couteau et la plaie laissée vive. " Mais... je dis étonné, mais il est trop grand..." Ma mère rit." Inaccessible, profère-t-elle, ce bel oiseau, tu vois, se nomme inaccessible."

Velibor Čolić, Jésus et Tito, © Éditions Gaïa, 2010

samedi 13 juin 2020

Kolodvor 6

On peut errer longtemps par ici sans que le regard se lasse car, de même que les cités humaines, les sociétés d'arbres ont leurs traits caractéristiques qui ne se répètent pas ; elles forment des îles, des zones, des archipels ; elles sont marquées çà et là d'un chemin aux ornières sablonneuses, d'une maison forestière, d'une vieille goudronnerie dont les fours croulant sont envahis par la végétation. 

Czeslaw Milosz, Sur les bords de l'Issa,  © Éditions L'imaginaire Gallimard, 1985

jeudi 14 mai 2020

Kolodvor 5

Quoi qu’il en soit, il ne m’avait pas échappé que mes camarades de faculté – une partie du moins, pour ne pas généraliser arbitrairement – qui détestaient le mot « capitalisme » raffolaient de ses produits. C’était comme s’ils détestaient le magasin dans lequel ils prenaient un plaisir compulsif à faire leurs courses.

Gazmend Kapllani, Je m'appelle Europe,  © Éditions Intervalles, 2012

mardi 7 avril 2020

Kolodvor 4

Utorak.
Jedan po podne.
Kad dolazi ona.

Mardi.
Une heure de l’après-midi.
Quand elle arrive.

Žarko Milenić, Velika Kola, 2000




mardi 3 mars 2020

Kolodvor 3

La glace de son corps fond

La glace de son corps fond
sous ses paumes.
L'automne des fruits sous ses doigts s'éveille.
L'automne de sa chair.

Il lui dit : ton corps a le parfum
de la mousse sous le fruit.

Cela dit,
deux forêts de pensées têtues
se divisent sur deux versants opposés.

Des caresses de leurs mains, ils abattent
les murailles de rocs séparant leurs yeux.
Il lui dit : je suis saoul de tes jambes.
Elle lui répond :
je suis poussière de l'arc-en-ciel de ton souffle.
Elle lui murmure :
mon corps est baptisé par ton parfum.

Puis ils restent allongés, tout à fait tranquilles.
Au-dessous d'eux, très profondément, bruissent
les deux forêts enchaînées dans la glace.
Mais ils restent allongés, silencieux à la surface du silence.
A ce point muets qu'ils entendent
s'élever entre eux un barrage immense.
Par-dessus, l'eau glacée déborde.

Dane Zajc, La poésie slovène contemporaine, anthologie  © Éditions Seghers, 1971

samedi 8 février 2020

Kolodvor 2

Les murs

Les murs souffrent des gobelins de ma mère,
La petite jeune fille coiffée d'un bonnet, La Pirate, Jean le Sale
et plus encore des photographies accrochées à côté d'eux :
le mariage de ma sœur, la réception du président.
Aujourd'hui, ils ont accroché aussi mon diplôme à un clou
et il se trouvera une place pour quelque médaille du travail.
Demain on collera le calendrier Orthodoxe
à côté de l'autre qui, dit-on, compte le temps autrement.
Tous ceux qui viennent laissent quelques traces d'eux-mêmes,
ils collent de petites photos et des ventouses en plastique,
et suspendent leurs ombres autour de l'horloge murale
sur des patères à peine clouées.
Il m'a fallu ensuite jusqu'à l'aube,
étayer les murs avec ma vie
en attendant l'arrivée des ouvriers pour les bétonner à nouveau.
Les murs s'endormirent, moi, j'ai failli mourir.
Ne les réveillez pas à coups de marteaux, ne les réveillez pas, oh non,
Laissez-les nus et moi seule avec eux et moi seule avec eux.

Lidja Dimkovska, Comment c'est Kako e et autres poèmes,  © Éditions Al Manar, 2018

vendredi 3 janvier 2020

Kolodvor 1

Je pris le livre sur l'étagère ; la couverture ne portait pas de titre non plus. Lourd, évoquant plutôt un livre de comptes, il s'ouvrit soudain, découvrant la blancheur lisse de ses pages ; à l'intérieur pas un mot : le livre était vide.

Sergueï Lebedev, L'année de la comète, © Éditions Verdier, 2016

samedi 14 décembre 2019

Svjetlosna godina 14

14 décembre

J'agitais mes ailes puissantes, en bas glissaient
Les prés bleutés, les saules, une rivière serpentine.
Voici le château et ses douves, à côté les jardins
Où se promène mon aimée.
Mais au retour je dus veiller
A ne pas perdre le livre magique
Glissée dans ma ceinture. Je n'arrivais jamais
A m'élever très haut - et j'approchais des montagnes.
Avec peine j'atteignis la crête dominant la forêt
Rouillée de feuilles de chêne et de châtaignier.
Là, une main invisible jetait des ramilles
A des oiseaux gravés sur une branche sèche
Pour me faire descendre par des moyens magiques.
Je tombai. Elle me tint sur son gant -
Moi devenu faucon aux plumes tachées de sang -
La Sorcière du Désert. Au château elle avait découvert
Les incantations écrites dans mon livre.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Éditions L'Age d'Homme, 1980

jeudi 7 novembre 2019

Svjetlosna godina 13

Les poètes dont on dit qu'ils nous donnent la réalité n'ont pas non plus la moindre idée de ce qu'est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mardi 8 octobre 2019

Svjetlosna godina 12

Tous les morts sont ivres

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, et vous lointaines
Au cimetière étrange de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.


Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, © Éditions André Silvaire

vendredi 13 septembre 2019

Svjetlosna godina 11



Je ne peux dire
               que je suis allé en enfer
                                     pour ton amour
mais souvent
              m’y retrouvai
                           à ta poursuite.
Je n’aime pas cet endroit
              je voulais être
                          au ciel. Ecoute-moi bien.
Ne te détourne pas.


J’ai beaucoup appris ma vie durant
               dans les livres
                          et en dehors
sur l’amour.
              La mort
                         n’en est pas le terme.
Il est une hiérarchie
            qui se peut atteindre,
                        je pense,
à son service.
           Une fleur magique est
                       sa récompense ;
un chat qui aurait vingt vies.
           Si nul ne venait à l’éprouver
                       le monde
y perdrait.


William Carlos Wiliams, extrait de Asphodèle,  © Editions Points 2007




samedi 31 août 2019

Svjetlosna godina 10

Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d'un noir sévère. Les gens, silencieux et graves, comme s'ils n'osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mercredi 14 août 2019

Svjetlosna godina 9

14 Août

Ils nous ordonnèrent d'emballer nos effets, car la maison allait être brûlée.
Il restait du temps pour écrire une lettre, mais cette lettre je l'avais avec moi.
Nous posâmes nos paquets et nous assîmes contre le mur.
Ils nous regardèrent ajouter un violon aux paquets.
Mes enfants ne pleuraient pas. Gravité et curiosité.
Un soldat apporta un jerrycan d'essence. D'autres
Arrachaient les rideaux.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Editions l'Age d'Homme 1980

jeudi 25 juillet 2019

Svjetlosna godina 8

Le seul vacarme ici est dans ma tête.
Le reste est chant : oiseaux insectes eau de la fontaine proche ou de la rivière au loin souffles de l’air craquements de branches petits galops des souris qui tentent une sortie vers le placard aux provisions parfois aboiement d’un chien… même un avion là-haut est-il encore origine de bruit ou bien sanctifié par le silence la rareté devient-il lui aussi chant ? et les cloches des chèvres et des moutons dans la montagne celles des vaches en bas dans la vallée et parfois la voix d’un homme ou deux perdus dans cette mer de verdure...

Daniel Biga, L’amour d’Amirat, © Le Cherche Midi Éditeur 1984

dimanche 7 juillet 2019

Svjetlosna godina 7

Discussion

L'autre jour, dans la rue, il s'est effondré, carrément,
tombé sur le côté, en claquant comme un cercueil.
Personne n'a levé les yeux
Pourquoi est-il tombé, pourquoi s'est-il effondré
Les gens se sont attroupés pour décider
Ils discutent discrètement en petits groupes.

Miroslav Kirin, poème traduit par Brankica Radić et paru dans Décharge 182 / Juin 2019

jeudi 27 juin 2019

Svjetlosna godina 6

Parfois, il s'asseyait ; puis il se remettait en route, mais lentement, comme dans un rêve. Il ne cherchait pas de chemin. 

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

vendredi 7 juin 2019

Svjetlosna godina 5

Lotophages II

je vais rester ici au tournant de la route de la courbure
de la haie au bout du promontoire à la cime
de la montagne aux bras ouverts de la mer à l'estuaire
du fleuve je vais rester ici
les pommes rouges les poires juteuses la semelle des chaussures
ne s'usent pas
tu marches pieds nus en vêtements légers
fin d'été mais l'hiver ne vient pas
tu peux t'asseoir ici à l'heure où la nuit tombe
on entend les rossignols les lumières s'allument
devant les grandes tables petits dîners du couchant
avec des papillons de nuit dîners d'ivresse
le remède tu l'as mangé
le remède une fleur
le remède est le remède
l'oubli c'est chaque instant nouveau début
et je ne sais pas d'où je viens je ne veux pas revenir
le remède le toujours aujourd'hui toujours

Phoebe Giannisi, extrait de Anthologie poétique / Voix de la Méditerranée 17e édition,  © Editions La passe du vent, 2014

lundi 13 mai 2019

Svjetlosna godina 4

Il avançait, indifférent, sans se soucier du chemin, tantôt en montée, tantôt en descente. Il n'éprouvait aucune fatigue, la seule chose qu'il trouvait désagréable par moments, c'était de ne pouvoir marcher sur la tête.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

lundi 1 avril 2019

Svjetlosna godina 3


ŠUMSKI - Prijatelji se sele na selo


Prijatelji se sele na selo
Tekst pesme

Prijatelji se sele na selo
A neki sreću traže u manjem gradu
Prijatelji sada žive zdravo
Prijatelji jeduzdravu hranu
Prijatelji se povlače u sebe
Prijatelji su daleko od mene
Prijatelji se sele na zapad
Prijatelji se sele zbog straha
Prijateljima ponestaje daha
Jer je voda došla do grla
Prijatelji bježe od mraka
Da li si već kupio kartu
Da li si okopao vrt
Da li si upalio vatru
Da li si prevario smrt
Da li imaš ili nemaš
Da li možeš ili ne
Da li želiš to što imaš
Misliš li da to je sve

Prijatelji se sele na selo
Prijatelji se sele na nebo


Šumski 

mardi 19 février 2019

Svjetlosna godina 2

Linné, avec les lichens, avait eu bien des difficultés, il les a rangés, en 1753, avec les mousses et les fougères dans la 24e et dernière classe des plantes, celle des noces secrètes, les cryptogames. Ce n’est qu’une centaine d’années plus tard, en 1867, que le botaniste suisse S. Schwendener définit la spécificité des lichens en reconnaissant leur nature double, résultant de l’union durable d’une Algue avec un Champignon, union pour laquelle A. de Bary forgea en 1879 le concept de « symbiose ». Les lichens bravent la mort, vivent là où plus rien ne vit, en altitude et vers l’extrême nord, là où nous irons, ce nord extrême où s’arrête la nature, comme l’explique Tacite au chap. XLV de la « Germanie » : Illuc usque et tantum natura : jusque là & seulement jusque là s’étend la nature ; c’est la région, écrit-il, où l’on devrait entendre le fracas que fait le soleil chaque matin en sortant des flots d’une mer dormante et presque immobile.

 Lambert Schlechter,  Partances, © Editions  de  L’Escampette 2003

dimanche 20 janvier 2019

Svjetlosna godina 1

Le 20 janvier, Lenz s'en alla par la montagne. Les sommets et les hautes étendues montagneuses sous la neige, pierraille grise jusqu'en bas dans les vallées, surfaces vertes, rochers et sapins.

Georg Büchner, Lenz, 
© Editions 1001Nuits,1997

mercredi 19 décembre 2018

Riječi 20

ne touche pas
ne t’enflamme pas là-bas
là-bas où les mots n’ont pas encore été
grappes de souffles humains
marchent le matin derrière eux
leur blanches caravanes
blanches pages du cahier
et le mot ne se dit pas
le mot on l’est tout simplement
 Anka Žagar, Murmure de la matière, Domaine croate / poésie, © Editions de L'ollave 2018

mardi 13 novembre 2018

Riječi 18

Lorsqu’il contourna la maison dans le jardin envahi par les herbes, un vol de perdrix grises jaillit et s’éloigna vers les pommiers. Au-dessus des cimes feuillues, elles firent pivoter leurs corps compacts, déployèrent leurs ailes et le vent les emporta hors de vue en un clin d’œil.


Kim Zupan,  Les arpenteurs, © Editions Gallmeister 2015

samedi 13 octobre 2018

Riječi 17

Au stade embryonnaire, la feuille de la capucine a la forme d'une hallebarde ou bien d'un petit sac oblong à deux compartiments étiré en languette. Elle peut également faire songer à la pointe de flèche en silex du paléolithique. Mais la tension des forces à l'entour de la feuille la convertit bientôt en une figure de cinq segments. A partir de sa concavité, les lignes se déploient en arc. 

Ossip Mandelstan, Voyage en Arménie, © Editions L'Age d'Homme, 1973

jeudi 13 septembre 2018

Riječi 16

Si l'on recueillait tous les bruits d'eau qui naissent sur l'île, on obtiendrait une stupéfiante tapisserie sonore. Notes des gouttes égrenées sur les plaques de neige, chuchotis de chaque rivière qui changent selon le fond, coups portés par les vagues de l'océan, clapotis des lacs, froissement des ailes et des pattes d'oies se posant sur l'eau, glissement des canards sur le lac, clappement et gargouillis des marais, silence ou fin sifflement du brouillard, crissements de la neige fondante.

Vassili Golovanov, Eloge des voyages insensés, © Editions Verdier 2008

mardi 28 août 2018

Riječi 15


Avant de partir, conformément à la tradition, nous nous sommes assis pour un temps. Karp Ossipovitch a choisi pour chacun un bâton. "On ne parcourt pas la montagne sans appui." Avec Agafia il nous a accompagnés jusqu'à l'emplacement de l'incendie éteint. Les au revoir terminés, nous avons pris notre chemin. Puis nous nous sommes aperçus que le vieux et Agafia trottinaient derrière. "Nous vous accompagnons encore un bout de chemin." Nous avons gravi ensemble une forte dénivellation avant de prendre congé de nos hôtes. De nouveau ils ont trottiné dans nos pas. Quatre fois la scène s'est répétée. Ce n'est qu'à la crête de la montagne que nos deux accompagnateurs se sont arrêtés. Agafia tiraillait le bout de son foulard, voulant dire quelque chose, mais elle a fait non de la main avec un sourire sans gaieté. 


Vassili Peskov,   Ermites dans la taïga,  ©  Éditions Actes Sud 1992

vendredi 3 août 2018

Riječi 14


Witold Leszczyński - Żywot Mateusza
Extract of this film based on norwegian poet and novelist Tarjei Vesaas' s novel Fuglane (The Birds).
Extrait du film de Witold Leszczński  basé sur le roman de Tarjeï Vesaas intitulé Les oiseaux.

samedi 14 juillet 2018

Riječi 13

Shelters

Each shelter has at least two exits: a huge one, easy
to spot through field glasses, ans a narrow mouth

hidden in a birch copse behind the enemy. Before one
we drink hot coffee from spotlessly white china cups,

through the other we leave to pick neetles and wild carrots
on a moonless night. For every strong shelter there are

several weaker, which doesn't mean more lime and less cement
were used to construct them. In this regard equality prevails.

Michał Sobol, extract from Schrony, ©  Éditions  Wydawnictwo Nisza 2016, poem translated from Polish by Antonia Lloyd-Jones

and about Michał Sobol : M Sobol

vendredi 1 juin 2018

Riječi 11

Au début il y avait une pression dans sa poitrine quand la pierraille sautait comme ça, que la forêt grise se secouait sous lui et que le brouillard tantôt avalait les formes, tantôt dévoilait à moitié les membres puissants ; il y avait une pression en lui, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus, mais il ne trouvait rien.  

Georg Büchner, Lenz,  © Éditions 1001 Nuits,1997




lundi 14 mai 2018

Riječi 10

Avec mon petit sac à dos, je me suis retrouvé dans un appartement gigantesque. Couché sur un lit tarabiscoté, je me levais, j'allais vers la droite et je trouvais une grande salle de bains. Puis je me relevais, j'allais vers la gauche et je trouvais encore une salle de bains. L'une avait une douche, l'autre, une baignoire. J'avais un sentiment d'absurdité en pensant à mon petit sac à dos avec deux pauvres chemises, trois paires de chaussettes, une réserve de clopes de Pologne et un Jim Beam acheté à l'aéroport. Et aux vingt mètres qui séparaient mes deux salles de bains et leurs robinets plaqués or.

Andrzej Stasiuk, Mon Allemagne,  © Éditions Christian Bourgois, 2010

jeudi 3 mai 2018

Riječi 09

La veille de l'arrivée de l'hiver (à ne pas confondre avec les premiers froids d'automne lorsque la température descend à moins vingt), cet arbuste* très rusé, dont la taille varie d'un mètre cinquante et deux mètres, se couche sur le sol. Il s'étale par terre, il se serre par terre de toutes ses forces. Il fait tout pour que sa couverture de neige soit la plus épaisse possible. En plus, il sait se glisser dessous au dernier moment, juste avant que le long hiver de huit mois ne descende sur la Kolyma. Il se couvre avec la dernière neige avant les fortes gelées.
(...)
Cette nuit, dans la haute Kolyma où je suis maintenant, tous les pins nains se sont couchés au sol. Ils ne se relèveront qu'à l'arrivée du printemps, annonçant ainsi le début de la nouvelle saison. Ils s'arracheront de sous la neige profonde, alors qu'on croit encore que l'hiver ne cédera pas de sitôt, s'étirant vers la lumière, vers le soleil. Ils sauront que c'en est fini du gel terrible, que le printemps de la Kolyma ne va plus tarder.

* Il est question ici du pain nain.

Jacek Hugo Bader, Journal de la Kolyma, ©  Éditions Noir sur Blanc, 2015

mercredi 18 avril 2018

Riječi 08

Impossible de sortir, il pleut sans discontinuer, à 19h40 précises, on est obligé de rester à l'intérieur. Ce n'est pas facile, mais on n'a pas le choix. J'ai pensé toute la journée à cette chose étrange dans l'écriture mais aussi dans la lecture, et je me suis souvenu à quel point j'étais surpris quand je lisais Gertrude Stein. Jamais aucune écriture ne m'a autant étonné. Je n'arrive plus à me rappeler exactement où j'ai lu pour la première fois quelque chose sur Gertrude Stein, peut-être que quelqu'un m'avait parlé d'elle, mais je me souviens exactement où j'ai acheté son livre et je me souviens exactement ce qui s'est produit quand j'ai terminé de le lire, puis j'ai vu que le même miracle se reproduisait lorsque ma sœur Ivana a entrepris de lire Gertrude Stein. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais lu une chose aussi bizarre. Mais elle ne l'a pas seulement dit, je l'ai vu sur le visage de ma sœur lorsqu'elle prononçait ces mots, j'ai vu quelque chose dont j'ignorais totalement l'existence, comme ma sœur d'ailleurs, et que j'ignore même aujourd’hui, à part cet étonnement qui était le nôtre. Je suis en tous cas parfaitement convaincu qu'il s'agissait de l'écriture miraculeuse de Stein, car j'ai vu l'émerveillement sur le visage d'autrui, en l’occurrence celui de ma sœur.

Srdjan Valjarević, Le journal de l'hiver d'après,  © Éditions Actes Sud, 2017

dimanche 1 avril 2018

Riječi 07



                                                                                                                                                                                                                                                                             VENDREDI, 
on passe difficilement. Tous craignent de manquer de nourriture jusqu'à lundi. Ça bouchonne sur le pont, au rond-point. Ce n'est pas à cause des fêtes qui approchent. A chaque début de week-end, on a l'impression que c'est bientôt Pâques. Les gens arrivent par familles entières. L'un pousse le chariot, les autres le remplissent. Ensuite, ils klaxonnent sur les parkings des magasins, ils klaxonnent sur le pont, sur la Grand-Place. Il pleut. Les gens ont sûrement tous une voiture. Ils viennent de Dieu sait où, dans des véhicules couverts de boue, rouillés, avec de l'argile jaune collée sur les roues. Certains sont suffisamment âgés pour savoir ce qu'est la faim. A présent, ils bourrent leurs caddies de nourriture, puis ils font la queue pour payer. Puis ils fourrent le tout dans des sacs, prennent les tickets de caisse et essaient de les lire à la lumière des néons. Ils mettent leurs sacs dans le coffre et repartent chez eux. Ensuite, les renards prennent les restes dans les poubelles. 


Andrzej Stasiuk, Taksim,  © Éditions Actes Sud, 2011

vendredi 23 mars 2018

Riječi 06

Nous déposons les bouteilles et les canettes à la consigne, en russe la priomka. Les bouteilles de bière Baltika sont les mieux payées : quatre-vingt kopeks, pour les Botchka, Stariy Midnik, Medvied, Solatov, Otchakovo, Tolstiak et Koziel, seulement quarante kopeks et pour l'Okhota, la Nevskoe et les canettes - vingt kopeks. Ils ne prennent pas les bouteilles de bière étrangères.

Jacek Hugo-Bader, La fièvre blanche, © Éditions Noir sur blanc, 2012

samedi 3 mars 2018

Riječi 05


30 mai – A l'aube, N.O. de force 5. Bientôt après le déjeuner éclata une violente tourmente de neige. Les champs de glace se rapetissaient de plus en plus, nous forçant à nous servir de nos kayaks de façon durable. A peine une flaque était-elle passée qu'une autre était en vue. Parfois elles n'étaient séparés que par 100 à 200 mètres. Ce sont peut-être ces formations, que nous rencontrons maintenant de manière suivie, que Nansen compare à un filet de pêcheur. Il semble en tout cas que nous soyons pris dans un filet. Que Dieu nous accorde la force de sortir sains et saufs de ce danger qui nous assiège !

 Valerian Albanov, Au pays de la mort blanche,  © Éditions Guérin, 2006

samedi 17 février 2018

Riječi 04

Не жалею, не зову, не плачу,
Всё пройдёт, как с белых яблонь дым.
Увяданья золотом охваченный,
Я не буду больше молодым.

Ты теперь не так уж будешь биться,
Сердце, тронутое холодком,
И страна берёзового ситца
Не заманит шляться босиком.

Дух бродяжий, ты всё реже, реже
Расшевеливаешь пламень уст.
О моя утраченная свежесть,
Буйство глаз и половодье чувств.

Я теперь скупее стал в желаньях,
Жизнь моя, иль ты приснилась мне?
Словно я весенней гулкой ранью
Проскакал на розовом коне.

Все мы, все мы в этом мире тленны,
Тихо льётся с клёнов листьев медь…
Будь же ты вовек благословенно,
Что пришло процвесть и умереть.
      1921
                                *
Je ne regrette rien, ni appels, ni larmes,
Tout passera comme la blancheur des pommiers.
Saisi par l'automne d'or déclinant,
Ma jeunesse, comme tu es à jamais loin.

Tu ne battras plus comme autrefois,
Mon cœur pris, frissonnant aux premiers froids,
Et au pays des cierges des blancs bouleaux
Je n'irai plus me promener pieds nus.

Âme errante ! Toujours plus rarement
Tu attises la flamme de mes lèvres.
Ô ma fraîcheur perdue
Ô mes regards, mes élans, mes fièvres.

Chaque jour, plus sobre, moins désirant.
Ô ma vie, ne fut-elle qu'un rêve?
Comme si, au printemps, à l'aube sonore,
Je galopais sur un coursier rose.

Nous sommes en ce monde tous mortels,
Vois couler le cuivre des érables...
Ah ! Que soit à jamais béni
Ce qui est venu fleurir et mourir.

(Première parution en 1921)

Sergueï Essénine, La Confession d'un Voyou, © Éditions L'âge d'homme, 2013


samedi 3 février 2018

Riječi 03

Les blanchisseuses

Sur la rive neuf blanchisseuses
En silence lèvent les bras,
Et je ne comprends vraiment pas
Ce qu'elles font avec leurs bras.

Neuf femmes rincent le linge.
Une épreuve de lumière et de son
Dans mon enfance, et mon être
Surgit ainsi en une haute science.

J'étais donc là, debout, un peu bête,
Doutant de ma soudaine vision,
Je séparais à jamais ce chant
De la marche connue du monde.

1970

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes,  © Éditions Maurice Nadeau, 2016