La glace de son corps fond
La glace de son corps fond
sous ses paumes.
L'automne des fruits sous ses doigts s'éveille.
L'automne de sa chair.
Il lui dit : ton corps a le parfum
de la mousse sous le fruit.
Cela dit,
deux forêts de pensées têtues
se divisent sur deux versants opposés.
Des caresses de leurs mains, ils abattent
les murailles de rocs séparant leurs yeux.
Il lui dit : je suis saoul de tes jambes.
Elle lui répond :
je suis poussière de l'arc-en-ciel de ton souffle.
Elle lui murmure :
mon corps est baptisé par ton parfum.
Puis ils restent allongés, tout à fait tranquilles.
Au-dessous d'eux, très profondément, bruissent
les deux forêts enchaînées dans la glace.
Mais ils restent allongés, silencieux à la surface du silence.
A ce point muets qu'ils entendent
s'élever entre eux un barrage immense.
Par-dessus, l'eau glacée déborde.
Dane Zajc, La poésie slovène contemporaine, anthologie © Éditions Seghers, 1971
espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes
espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes
mardi 3 mars 2020
samedi 8 février 2020
Kolodvor 2
Les murs
Les murs souffrent des gobelins de ma mère,
La petite jeune fille coiffée d'un bonnet, La Pirate, Jean le Sale
et plus encore des photographies accrochées à côté d'eux :
le mariage de ma sœur, la réception du président.
Aujourd'hui, ils ont accroché aussi mon diplôme à un clou
et il se trouvera une place pour quelque médaille du travail.
Demain on collera le calendrier Orthodoxe
à côté de l'autre qui, dit-on, compte le temps autrement.
Tous ceux qui viennent laissent quelques traces d'eux-mêmes,
ils collent de petites photos et des ventouses en plastique,
et suspendent leurs ombres autour de l'horloge murale
sur des patères à peine clouées.
Il m'a fallu ensuite jusqu'à l'aube,
étayer les murs avec ma vie
en attendant l'arrivée des ouvriers pour les bétonner à nouveau.
Les murs s'endormirent, moi, j'ai failli mourir.
Ne les réveillez pas à coups de marteaux, ne les réveillez pas, oh non,
Laissez-les nus et moi seule avec eux et moi seule avec eux.
Lidja Dimkovska, Comment c'est Kako e et autres poèmes, © Éditions Al Manar, 2018
Les murs souffrent des gobelins de ma mère,
La petite jeune fille coiffée d'un bonnet, La Pirate, Jean le Sale
et plus encore des photographies accrochées à côté d'eux :
le mariage de ma sœur, la réception du président.
Aujourd'hui, ils ont accroché aussi mon diplôme à un clou
et il se trouvera une place pour quelque médaille du travail.
Demain on collera le calendrier Orthodoxe
à côté de l'autre qui, dit-on, compte le temps autrement.
Tous ceux qui viennent laissent quelques traces d'eux-mêmes,
ils collent de petites photos et des ventouses en plastique,
et suspendent leurs ombres autour de l'horloge murale
sur des patères à peine clouées.
Il m'a fallu ensuite jusqu'à l'aube,
étayer les murs avec ma vie
en attendant l'arrivée des ouvriers pour les bétonner à nouveau.
Les murs s'endormirent, moi, j'ai failli mourir.
Ne les réveillez pas à coups de marteaux, ne les réveillez pas, oh non,
Laissez-les nus et moi seule avec eux et moi seule avec eux.
Lidja Dimkovska, Comment c'est Kako e et autres poèmes, © Éditions Al Manar, 2018
vendredi 3 janvier 2020
Kolodvor 1
Je pris le livre sur l'étagère ; la couverture ne portait pas de titre non plus. Lourd, évoquant plutôt un livre de comptes, il s'ouvrit soudain, découvrant la blancheur lisse de ses pages ; à l'intérieur pas un mot : le livre était vide.
Sergueï Lebedev, L'année de la comète, © Éditions Verdier, 2016
samedi 14 décembre 2019
Svjetlosna godina 14
14 décembre
J'agitais mes ailes puissantes, en bas glissaient
Les prés bleutés, les saules, une rivière serpentine.
Voici le château et ses douves, à côté les jardins
Où se promène mon aimée.
Mais au retour je dus veiller
A ne pas perdre le livre magique
Glissée dans ma ceinture. Je n'arrivais jamais
A m'élever très haut - et j'approchais des montagnes.
Avec peine j'atteignis la crête dominant la forêt
Rouillée de feuilles de chêne et de châtaignier.
Là, une main invisible jetait des ramilles
A des oiseaux gravés sur une branche sèche
Pour me faire descendre par des moyens magiques.
Je tombai. Elle me tint sur son gant -
Moi devenu faucon aux plumes tachées de sang -
La Sorcière du Désert. Au château elle avait découvert
Les incantations écrites dans mon livre.
Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe, © Éditions L'Age d'Homme, 1980
J'agitais mes ailes puissantes, en bas glissaient
Les prés bleutés, les saules, une rivière serpentine.
Voici le château et ses douves, à côté les jardins
Où se promène mon aimée.
Mais au retour je dus veiller
A ne pas perdre le livre magique
Glissée dans ma ceinture. Je n'arrivais jamais
A m'élever très haut - et j'approchais des montagnes.
Avec peine j'atteignis la crête dominant la forêt
Rouillée de feuilles de chêne et de châtaignier.
Là, une main invisible jetait des ramilles
A des oiseaux gravés sur une branche sèche
Pour me faire descendre par des moyens magiques.
Je tombai. Elle me tint sur son gant -
Moi devenu faucon aux plumes tachées de sang -
La Sorcière du Désert. Au château elle avait découvert
Les incantations écrites dans mon livre.
Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe, © Éditions L'Age d'Homme, 1980
jeudi 7 novembre 2019
Svjetlosna godina 13
Les poètes dont on dit qu'ils nous donnent la réalité n'ont pas non plus la moindre idée de ce qu'est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer.
Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006
mardi 8 octobre 2019
Svjetlosna godina 12
Tous les morts sont ivres
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine
Vous disparus, vous suicidés, et vous lointaines
Au cimetière étrange de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?
- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.
Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.
Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, © Éditions André Silvaire
Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten
Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten
Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten
Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de LofotenEt pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine
Vous disparus, vous suicidés, et vous lointaines
Au cimetière étrange de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?
- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.
Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.
Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, © Éditions André Silvaire
vendredi 13 septembre 2019
Svjetlosna godina 11
Je
ne peux dire
que
je suis allé en enfer
pour
ton amour
mais
souvent
m’y
retrouvai
à
ta poursuite.
Je
n’aime pas cet endroit
je
voulais être
au
ciel. Ecoute-moi bien.
Ne
te détourne pas.
J’ai
beaucoup appris ma vie durant
dans
les livres
et
en dehors
sur
l’amour.
La
mort
n’en
est pas le terme.
Il
est une hiérarchie
qui
se peut atteindre,
je
pense,
à
son service.
Une
fleur magique est
sa
récompense ;
un
chat qui aurait vingt vies.
Si
nul ne venait à l’éprouver
le
monde
y
perdrait.
William
Carlos Wiliams, extrait de Asphodèle, © Editions Points 2007
samedi 31 août 2019
Svjetlosna godina 10
Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d'un noir sévère. Les gens, silencieux et graves, comme s'ils n'osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.
Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006
mercredi 14 août 2019
Svjetlosna godina 9
14 Août
Ils nous ordonnèrent d'emballer nos effets, car la maison allait être brûlée.
Il restait du temps pour écrire une lettre, mais cette lettre je l'avais avec moi.
Nous posâmes nos paquets et nous assîmes contre le mur.
Ils nous regardèrent ajouter un violon aux paquets.
Mes enfants ne pleuraient pas. Gravité et curiosité.
Un soldat apporta un jerrycan d'essence. D'autres
Arrachaient les rideaux.
Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe, © Editions l'Age d'Homme 1980
Ils nous ordonnèrent d'emballer nos effets, car la maison allait être brûlée.
Il restait du temps pour écrire une lettre, mais cette lettre je l'avais avec moi.
Nous posâmes nos paquets et nous assîmes contre le mur.
Ils nous regardèrent ajouter un violon aux paquets.
Mes enfants ne pleuraient pas. Gravité et curiosité.
Un soldat apporta un jerrycan d'essence. D'autres
Arrachaient les rideaux.
Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe, © Editions l'Age d'Homme 1980
jeudi 25 juillet 2019
Svjetlosna godina 8
Le seul vacarme ici est dans ma tête.
Le reste est chant : oiseaux insectes eau de la fontaine proche ou de la rivière au loin souffles de l’air craquements de branches petits galops des souris qui tentent une sortie vers le placard aux provisions parfois aboiement d’un chien… même un avion là-haut est-il encore origine de bruit ou bien sanctifié par le silence la rareté devient-il lui aussi chant ? et les cloches des chèvres et des moutons dans la montagne celles des vaches en bas dans la vallée et parfois la voix d’un homme ou deux perdus dans cette mer de verdure...
Daniel Biga, L’amour d’Amirat, © Le Cherche Midi Éditeur 1984
dimanche 7 juillet 2019
Svjetlosna godina 7
Discussion
L'autre jour, dans la rue, il s'est effondré, carrément,
tombé sur le côté, en claquant comme un cercueil.
Personne n'a levé les yeux
Pourquoi est-il tombé, pourquoi s'est-il effondré
Les gens se sont attroupés pour décider
Ils discutent discrètement en petits groupes.
Miroslav Kirin, poème traduit par Brankica Radić et paru dans Décharge 182 / Juin 2019
L'autre jour, dans la rue, il s'est effondré, carrément,
tombé sur le côté, en claquant comme un cercueil.
Personne n'a levé les yeux
Pourquoi est-il tombé, pourquoi s'est-il effondré
Les gens se sont attroupés pour décider
Ils discutent discrètement en petits groupes.
Miroslav Kirin, poème traduit par Brankica Radić et paru dans Décharge 182 / Juin 2019
jeudi 27 juin 2019
Svjetlosna godina 6
Parfois, il s'asseyait ; puis il se remettait en route, mais lentement, comme dans un rêve. Il ne cherchait pas de chemin.
Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006
Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006
vendredi 7 juin 2019
Svjetlosna godina 5
Lotophages II
je vais rester ici au tournant de la route de la courbure
de la haie au bout du promontoire à la cime
de la montagne aux bras ouverts de la mer à l'estuaire
du fleuve je vais rester ici
les pommes rouges les poires juteuses la semelle des chaussures
ne s'usent pas
tu marches pieds nus en vêtements légers
fin d'été mais l'hiver ne vient pas
tu peux t'asseoir ici à l'heure où la nuit tombe
on entend les rossignols les lumières s'allument
devant les grandes tables petits dîners du couchant
avec des papillons de nuit dîners d'ivresse
le remède tu l'as mangé
le remède une fleur
le remède est le remède
l'oubli c'est chaque instant nouveau début
et je ne sais pas d'où je viens je ne veux pas revenir
le remède le toujours aujourd'hui toujours
Phoebe Giannisi, extrait de Anthologie poétique / Voix de la Méditerranée 17e édition, © Editions La passe du vent, 2014
je vais rester ici au tournant de la route de la courbure
de la haie au bout du promontoire à la cime
de la montagne aux bras ouverts de la mer à l'estuaire
du fleuve je vais rester ici
les pommes rouges les poires juteuses la semelle des chaussures
ne s'usent pas
tu marches pieds nus en vêtements légers
fin d'été mais l'hiver ne vient pas
tu peux t'asseoir ici à l'heure où la nuit tombe
on entend les rossignols les lumières s'allument
devant les grandes tables petits dîners du couchant
avec des papillons de nuit dîners d'ivresse
le remède tu l'as mangé
le remède une fleur
le remède est le remède
l'oubli c'est chaque instant nouveau début
et je ne sais pas d'où je viens je ne veux pas revenir
le remède le toujours aujourd'hui toujours
Phoebe Giannisi, extrait de Anthologie poétique / Voix de la Méditerranée 17e édition, © Editions La passe du vent, 2014
lundi 13 mai 2019
Svjetlosna godina 4
Il avançait, indifférent, sans se soucier du chemin, tantôt en montée, tantôt en descente. Il n'éprouvait aucune fatigue, la seule chose qu'il trouvait désagréable par moments, c'était de ne pouvoir marcher sur la tête.
Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006
lundi 1 avril 2019
Svjetlosna godina 3
ŠUMSKI - Prijatelji se sele na selo
Prijatelji se sele na selo
Tekst pesme
Prijatelji se sele na selo
A neki sreću traže u manjem gradu
Prijatelji sada žive zdravo
Prijatelji jeduzdravu hranu
Prijatelji se povlače u sebe
Prijatelji su daleko od mene
Prijatelji se sele na zapad
Prijatelji se sele zbog straha
Prijateljima ponestaje daha
Jer je voda došla do grla
Prijatelji bježe od mraka
Da li si već kupio kartu
Da li si okopao vrt
Da li si upalio vatru
Da li si prevario smrt
Da li imaš ili nemaš
Da li možeš ili ne
Da li želiš to što imaš
Misliš li da to je sve
Prijatelji se sele na selo
Prijatelji se sele na nebo
Šumski
mardi 19 février 2019
Svjetlosna godina 2
Linné, avec les lichens, avait eu bien des difficultés, il les a rangés, en 1753, avec les mousses et les fougères dans la 24e et dernière classe des plantes, celle des noces secrètes, les cryptogames. Ce n’est qu’une centaine d’années plus tard, en 1867, que le botaniste suisse S. Schwendener définit la spécificité des lichens en reconnaissant leur nature double, résultant de l’union durable d’une Algue avec un Champignon, union pour laquelle A. de Bary forgea en 1879 le concept de « symbiose ». Les lichens bravent la mort, vivent là où plus rien ne vit, en altitude et vers l’extrême nord, là où nous irons, ce nord extrême où s’arrête la nature, comme l’explique Tacite au chap. XLV de la « Germanie » : Illuc usque et tantum natura : jusque là & seulement jusque là s’étend la nature ; c’est la région, écrit-il, où l’on devrait entendre le fracas que fait le soleil chaque matin en sortant des flots d’une mer dormante et presque immobile.
Lambert Schlechter, Partances, © Editions de L’Escampette 2003
dimanche 20 janvier 2019
Svjetlosna godina 1
Le 20 janvier, Lenz s'en alla par la montagne. Les sommets et les hautes étendues montagneuses sous la neige, pierraille grise jusqu'en bas dans les vallées, surfaces vertes, rochers et sapins.
Georg Büchner, Lenz, © Editions 1001Nuits,1997
mercredi 19 décembre 2018
Riječi 20
ne touche pas
ne t’enflamme pas là-bas
là-bas où les mots n’ont pas encore été
grappes de souffles humains
marchent le matin derrière eux
leur blanches caravanes
blanches pages du cahier
et le mot ne se dit pas
le mot on l’est tout simplement
ne t’enflamme pas là-bas
là-bas où les mots n’ont pas encore été
grappes de souffles humains
marchent le matin derrière eux
leur blanches caravanes
blanches pages du cahier
et le mot ne se dit pas
le mot on l’est tout simplement
Anka Žagar, Murmure de la matière, Domaine croate / poésie, © Editions de L'ollave 2018
dimanche 18 novembre 2018
mardi 13 novembre 2018
Riječi 18
Lorsqu’il contourna la maison dans
le jardin envahi par les herbes, un vol de perdrix grises jaillit et
s’éloigna vers les pommiers. Au-dessus des cimes feuillues, elles
firent pivoter leurs corps compacts, déployèrent leurs ailes et le
vent les emporta hors de vue en un clin d’œil.
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