espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

jeudi 3 décembre 2015

12 quand à demander






Dans sa tête une lumière s'allume.
Il ne faisait pas jour – il ne fait jamais nuit, l'homme
regarde ses mains leurs gestes par en-dessous,
ne comprend pas, la lampe devant n'éclaire, il marche vers le noir,
ses poignets soulèvent des ombres, les contours bougent. La lumière
dans sa tête, fragile, le jour ne l'éteint pas.

Pascal Commère, 
extrait de Une ombre qui bouge in D'une lettre déchirée, en septembre, 
© Éditions Tarabuste 1996


dimanche 1 novembre 2015

11 quand vient le froid vient





La rivière n'existe plus, c'est un lac maintenant, artificiel, large et plat, calme et si vaste par-dessus notre ferme. Devenue fantôme humide, revenant à chaque vidange, toute abîmée, presqu'en ruine, notre maison, notre ferme, et dans le reflux de l'étable, les chemins, et les ponts de la rivière.

Emmanuelle Pagano,
extrait de Les adolescents troglodytes, © Éditions POL 2007


jeudi 15 octobre 2015

10 quand tombent les feuilles tombent




L'année dernière, je ne savais même pas ce que c'était un harle, et cette année il y en a un sur la mare de l'autre côté de la route.

Rick Bass, 
extrait de Winter, © Éditions Gallimard 2010

jeudi 3 septembre 2015

09 quand rouges deviennent les feuilles deviennent



Elle était debout dans un champ appuyée à un mur, les bras croisés, et elle paraissait grande. Un peu plus tard elle avait remonté la route en marchant lentement.


Gertrude Stein, 

extrait de Ida, © Éditions du Seuil 1978

lundi 3 août 2015

08 quand viennent les charrettes à foin passent




Je suis la gardienne de l'orée
le silence est posé sur mes épaules
comme un loup mort
le silence est plaqué sur ma nuque
Je suis la gardienne du silence de l'orée

A mes pieds l'empreinte du monde, le trésor
des creux, le velours des mousses
Orties et fougères géantes s'enroulent autour
de mes chevilles
je déjoue pièges et collets
je suis hors de vue

Perrine Le Querrec,
extrait de Le plancher, © Éditions Les doigts dans la prose 2013

mercredi 1 juillet 2015

07 quand à faire la moisson


)
une moisson d'embruns moins le sel et la vague je marchais comme on nage aux yeux clos dans les colin-maillards du jour venant
chaque pas dessinait un paysage que le pas suivant oubliait parfois la pluie venait trancher
(

Frédérique de Carvalho, 
extrait de Paysage première, © Approches Éditions 2015

mercredi 3 juin 2015

06 quand s'épanouit le tilleul fleurit embaume




Accroupi sur l'aire, dans la poussière et l'herbe rôtie, il construisait de petites tours de pierre, les bourrait d'herbe sèche, y mettait le feu et se repaissait avec avidité du spectacle de la fumée qui s'échappait des interstices.

Jean Carrière, 
extrait de L'épervier de Maheux, © Jean-Jacques Pauvert éditeur 1972

lundi 4 mai 2015

05 quand les roseaux



du temps passé là, instants de bonheur à sauter dans les flaques, à pieds joints sur le soleil, sur le gros nuage blanc, débarrasser mes bottes de la boue, mes bottes en plastique lourdes avec la terre dessous et tout autour, les tremper dans l'eau, sentir le froid traverser c'est doux et frais sur les pieds, je reste un peu pour sentir ça, et le vent me frappe la tête, parfois je pleure, de vie, d'envie, de bonheur, je suis là

Christine Girard,
extrait de De la terre en mémoire, © Éditions Faï fioc 2014

vendredi 3 avril 2015

04 quand pousse l'herbe pousse





Le vent brûlant chasse la poussière par la fenêtre. J'entends le bruit du rideau. J'entends le bruit du sable qui frappe la vitre. J'entends le bruit de l'armoire ouverte. J'entends le bruit des feuilles mouillées sur les arbres. J'entends le bruit de l'herbe sous les arbres. J'entends le bruit du garde-boue de la bicyclette. J'entends le bruit du fil entre les peupliers. J'entends le bruit de la roue qui pend contre la grange. J'entends le bruit des vêtements humides sur le fil. J'entends le bruit de la porte du hangar qui bat contre le tas de bois. J'entends le bruit d'un train qui passe.


Peter Handke,
extrait de Les frelons, © Éditions Gallimard 1983



vendredi 13 mars 2015

03 quand est changeante la météo changeante





On n'avait pas l'heure courante. Les jours passaient ainsi, sucés par les sureaux. Sans que l'on puisse en vérifier le poids. On ne vieillissait pas sans effort. 


Pascal Commère,
extrait de Initiales du temps, © Cahier Froissart numéro 33 / 1978

lundi 9 février 2015

02 quand rallongent les jours rallongent


Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l'air d'avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d'enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c'est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. Les poignets sont solides, larges, on devine leur envers très blanc, charnu, onctueux et légèrement bombé.

Marie-Hélène Lafon, 
extrait de Joseph, © Éditions Buchet-Chastel 2014

mardi 27 janvier 2015

01 quand à couper du bois



des blancs, des landes vides et vent
la vase, où les oiseaux laissent le signe triangulaire de leur absence
au loin la confusion de l'air et de la terre qui s'y baigne
non pas terre consolidée de racines crucifères mais vase plate et fuite, à déductions de prêles 

Jean-Loup Trassard,
extrait de Echo spirale / Paroles de laine, © Éditions Gallimard 1969

lundi 1 décembre 2014

prosinac i poriluk i vani

* décembre et poireau et dehors


 
Sada mi više 
ne treba ju krila.
Sve ptice u svojim
grudima čujem.
 

Maintenant je n'ai plus
besoin d'ailes. 
Dans ma poitrine chantent 
tous les oiseaux.


Vesna Parun, La pluie maudite, © Éditions Obsidiane 1990









lundi 3 novembre 2014

studeni i sutra i brod

* novembre et demain et bateau


La ville par moments refusait son fleuve. En le comblant elle essayait de s'en défaire. Tout s'écroulait, les ponts, les digues, les tonnes de sable déversées sur les rives. On venait y jeter des formes incertaines, invraisemblables, des résidus, même des maisons qu'on amenait sur des rails. Je vis ainsi partir la nôtre au fil du courant. Elle se disloqua les angles se rejoignirent, les poutres s'enchevêtrèrent et le toit prisonnier éclata. J'ai fait cela en amont de la cité. Arrêtés à l'entrepôt nous n'avions jamais pu joindre le cœur de la ville. J'y viens pourtant voir s'il en reste un flottement, une épave. Une illusion. J'aurais voulu une sorte de bain joyeux pour nous réfléchir. L'eau reste calme et silencieuse.

Danielle Collobert, Dire 1 / Œuvres 1 , © Éditions P.O.L 2004







samedi 4 octobre 2014

listopad i krempita i soba

 * octobre et millefeuille et chambre


NA PUT #5

Pronaći neku dragu reč na nepoznatom jeziku
I držati se za nju
Kao davljenik za parče drveta 
I oko nje izgraditi čitavu privremenu obalu 
Kao zgradu u kojoj stanuješ
Novi dom
Jer nema vremena za učenje
I sve prolazi brzo
I kratko ostaješ tu

I to je jedini suvenir koji ćeš doneti




EN VOYAGE #5

Trouver un mot précieux dans une langue inconnue

Et s’y accrocher 
Comme un noyé à une planche
Et construire autour de lui toute une berge
Comme ta propre demeure 
Un nouveau foyer
Car il n’y a plus de temps pour apprendre 
Et tout passe vite
Et ton séjour est bref

Et c’est le seul souvenir que tu vas apporter


© Dragana Nikolić, extrait du site Voix de la Méditerranée / Lodève 2014

samedi 13 septembre 2014

rujan i riba i povrtnjak

* septembre et poisson et potager


 

J’ai toujours aimé la rouille, l’érosion et la ferraille.
Les conteneurs sont déposés dans la cale des navires comme des corbeilles de fleurs.
La ligne séparant la terre de la mer fulgure comme la foudre.
Dans l’immense balcon du monde règnent les conflits et le commerce.
J’ai toujours aimé les piliers qui supportent les ponts,
les bateaux en partance, les phares et les grues.
J’ai toujours aimé l’Océan et les signaux des sémaphores.
Là où vivent les morts je vivrai un jour,
en cet endroit inexistant que les dieux temporaires
ont réservé aux cendres qui ne sont rien ni personne.

Ivo Lêdo, extrait de Requiem traduit par Philippe Chéron,  © Éditions L’Oreille du Loup 2012, édition bilingue

samedi 9 août 2014

kolovoz i paun i obala *


* août et paon et rive



Mais la voix revient, chargée de
foin :
     Où sommes-nous ?
     Quelle heure est-il ?
     Il n'est que maintenant. Et c'est
le livre. Et je n'ai rien trouvé d'autre.
     Mais je sème.
     Tout ce que je suis. Pour qu'il y
ait un chemin au croisement de nos
voix.

     Je me tais.
     J'écoute.
   Un oiseau s'est posé sur moi.
     Quelqu'un dans la haie a
ouvert un livre
               malgré les épines.

Thierry Metz, extrait de Terre, © Éditions Opales / Pleine Page
             

lundi 28 juillet 2014

srpanj i tratinčica i ulica *


* juillet et pâquerette et rue

  
installation de Bob Verschueren 



La vie, disait Kierkegaard, ne peut être comprise qu'en regardant en arrière, même si elle doit être vécue en regardant en avant _ c'est à dire vers quelque chose qui n'existe pas.
 
Claudio Magris, extrait de Danube, © Éditions Folio poche 1990


mardi 31 décembre 2013

bjeloglavi supovi, Kim



Je me suis sauvée, je ne sais trop d'où, de qui. J'en suis essoufflée. Une chambre. Elle est d'hôtel. Une cage. J'y vis sauvée. Je n'ai pas peur. Cette chambre, depuis toujours...

Elsa Triolet, Le rossignol se tait à l'aube, © Éditions Gallimard 1970

mercredi 27 novembre 2013

dva, danas, Kim *

 * deux, aujourd'hui, Kim

 


L'homme ne voit jamais ce qu'un autre homme regarde sans le regarder regarder ce qu'il regarde et ne plus voir que ses yeux devant ses yeux, comme des mains posées sur le monde éteint.
Jean-Luc Parant, Traité de physique parantale,  © Editions Jean-Michel Place / Poésie 2006