espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

samedi 14 juillet 2018

Riječi 13

Shelters

Each shelter has at least two exits: a huge one, easy
to spot through field glasses, ans a narrow mouth

hidden in a birch copse behind the enemy. Before one
we drink hot coffee from spotlessly white china cups,

through the other we leave to pick neetles and wild carrots
on a moonless night. For every strong shelter there are

several weaker, which doesn't mean more lime and less cement
were used to construct them. In this regard equality prevails.

Michał Sobol, extract from Schrony, ©  Éditions  Wydawnictwo Nisza 2016, poem translated from Polish by Antonia Lloyd-Jones

and about Michał Sobol : M Sobol

vendredi 1 juin 2018

Riječi 11

Au début il y avait une pression dans sa poitrine quand la pierraille sautait comme ça, que la forêt grise se secouait sous lui et que le brouillard tantôt avalait les formes, tantôt dévoilait à moitié les membres puissants ; il y avait une pression en lui, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus, mais il ne trouvait rien.  

Georg Büchner, Lenz,  © Éditions 1001 Nuits,1997




lundi 14 mai 2018

Riječi 10

Avec mon petit sac à dos, je me suis retrouvé dans un appartement gigantesque. Couché sur un lit tarabiscoté, je me levais, j'allais vers la droite et je trouvais une grande salle de bains. Puis je me relevais, j'allais vers la gauche et je trouvais encore une salle de bains. L'une avait une douche, l'autre, une baignoire. J'avais un sentiment d'absurdité en pensant à mon petit sac à dos avec deux pauvres chemises, trois paires de chaussettes, une réserve de clopes de Pologne et un Jim Beam acheté à l'aéroport. Et aux vingt mètres qui séparaient mes deux salles de bains et leurs robinets plaqués or.

Andrzej Stasiuk, Mon Allemagne,  © Éditions Christian Bourgois, 2010

jeudi 3 mai 2018

Riječi 09

La veille de l'arrivée de l'hiver (à ne pas confondre avec les premiers froids d'automne lorsque la température descend à moins vingt), cet arbuste* très rusé, dont la taille varie d'un mètre cinquante et deux mètres, se couche sur le sol. Il s'étale par terre, il se serre par terre de toutes ses forces. Il fait tout pour que sa couverture de neige soit la plus épaisse possible. En plus, il sait se glisser dessous au dernier moment, juste avant que le long hiver de huit mois ne descende sur la Kolyma. Il se couvre avec la dernière neige avant les fortes gelées.
(...)
Cette nuit, dans la haute Kolyma où je suis maintenant, tous les pins nains se sont couchés au sol. Ils ne se relèveront qu'à l'arrivée du printemps, annonçant ainsi le début de la nouvelle saison. Ils s'arracheront de sous la neige profonde, alors qu'on croit encore que l'hiver ne cédera pas de sitôt, s'étirant vers la lumière, vers le soleil. Ils sauront que c'en est fini du gel terrible, que le printemps de la Kolyma ne va plus tarder.

* Il est question ici du pain nain.

Jacek Hugo Bader, Journal de la Kolyma, ©  Éditions Noir sur Blanc, 2015

mercredi 18 avril 2018

Riječi 08

Impossible de sortir, il pleut sans discontinuer, à 19h40 précises, on est obligé de rester à l'intérieur. Ce n'est pas facile, mais on n'a pas le choix. J'ai pensé toute la journée à cette chose étrange dans l'écriture mais aussi dans la lecture, et je me suis souvenu à quel point j'étais surpris quand je lisais Gertrude Stein. Jamais aucune écriture ne m'a autant étonné. Je n'arrive plus à me rappeler exactement où j'ai lu pour la première fois quelque chose sur Gertrude Stein, peut-être que quelqu'un m'avait parlé d'elle, mais je me souviens exactement où j'ai acheté son livre et je me souviens exactement ce qui s'est produit quand j'ai terminé de le lire, puis j'ai vu que le même miracle se reproduisait lorsque ma sœur Ivana a entrepris de lire Gertrude Stein. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais lu une chose aussi bizarre. Mais elle ne l'a pas seulement dit, je l'ai vu sur le visage de ma sœur lorsqu'elle prononçait ces mots, j'ai vu quelque chose dont j'ignorais totalement l'existence, comme ma sœur d'ailleurs, et que j'ignore même aujourd’hui, à part cet étonnement qui était le nôtre. Je suis en tous cas parfaitement convaincu qu'il s'agissait de l'écriture miraculeuse de Stein, car j'ai vu l'émerveillement sur le visage d'autrui, en l’occurrence celui de ma sœur.

Srdjan Valjarević, Le journal de l'hiver d'après,  © Éditions Actes Sud, 2017

dimanche 1 avril 2018

Riječi 07



                                                                                                                                                                                                                                                                             VENDREDI, 
on passe difficilement. Tous craignent de manquer de nourriture jusqu'à lundi. Ça bouchonne sur le pont, au rond-point. Ce n'est pas à cause des fêtes qui approchent. A chaque début de week-end, on a l'impression que c'est bientôt Pâques. Les gens arrivent par familles entières. L'un pousse le chariot, les autres le remplissent. Ensuite, ils klaxonnent sur les parkings des magasins, ils klaxonnent sur le pont, sur la Grand-Place. Il pleut. Les gens ont sûrement tous une voiture. Ils viennent de Dieu sait où, dans des véhicules couverts de boue, rouillés, avec de l'argile jaune collée sur les roues. Certains sont suffisamment âgés pour savoir ce qu'est la faim. A présent, ils bourrent leurs caddies de nourriture, puis ils font la queue pour payer. Puis ils fourrent le tout dans des sacs, prennent les tickets de caisse et essaient de les lire à la lumière des néons. Ils mettent leurs sacs dans le coffre et repartent chez eux. Ensuite, les renards prennent les restes dans les poubelles. 


Andrzej Stasiuk, Taksim,  © Éditions Actes Sud, 2011

vendredi 23 mars 2018

Riječi 06

Nous déposons les bouteilles et les canettes à la consigne, en russe la priomka. Les bouteilles de bière Baltika sont les mieux payées : quatre-vingt kopeks, pour les Botchka, Stariy Midnik, Medvied, Solatov, Otchakovo, Tolstiak et Koziel, seulement quarante kopeks et pour l'Okhota, la Nevskoe et les canettes - vingt kopeks. Ils ne prennent pas les bouteilles de bière étrangères.

Jacek Hugo-Bader, La fièvre blanche, © Éditions Noir sur blanc, 2012

samedi 3 mars 2018

Riječi 05


30 mai – A l'aube, N.O. de force 5. Bientôt après le déjeuner éclata une violente tourmente de neige. Les champs de glace se rapetissaient de plus en plus, nous forçant à nous servir de nos kayaks de façon durable. A peine une flaque était-elle passée qu'une autre était en vue. Parfois elles n'étaient séparés que par 100 à 200 mètres. Ce sont peut-être ces formations, que nous rencontrons maintenant de manière suivie, que Nansen compare à un filet de pêcheur. Il semble en tout cas que nous soyons pris dans un filet. Que Dieu nous accorde la force de sortir sains et saufs de ce danger qui nous assiège !

 Valerian Albanov, Au pays de la mort blanche,  © Éditions Guérin, 2006

samedi 17 février 2018

Riječi 04

Не жалею, не зову, не плачу,
Всё пройдёт, как с белых яблонь дым.
Увяданья золотом охваченный,
Я не буду больше молодым.

Ты теперь не так уж будешь биться,
Сердце, тронутое холодком,
И страна берёзового ситца
Не заманит шляться босиком.

Дух бродяжий, ты всё реже, реже
Расшевеливаешь пламень уст.
О моя утраченная свежесть,
Буйство глаз и половодье чувств.

Я теперь скупее стал в желаньях,
Жизнь моя, иль ты приснилась мне?
Словно я весенней гулкой ранью
Проскакал на розовом коне.

Все мы, все мы в этом мире тленны,
Тихо льётся с клёнов листьев медь…
Будь же ты вовек благословенно,
Что пришло процвесть и умереть.
      1921
                                *
Je ne regrette rien, ni appels, ni larmes,
Tout passera comme la blancheur des pommiers.
Saisi par l'automne d'or déclinant,
Ma jeunesse, comme tu es à jamais loin.

Tu ne battras plus comme autrefois,
Mon cœur pris, frissonnant aux premiers froids,
Et au pays des cierges des blancs bouleaux
Je n'irai plus me promener pieds nus.

Âme errante ! Toujours plus rarement
Tu attises la flamme de mes lèvres.
Ô ma fraîcheur perdue
Ô mes regards, mes élans, mes fièvres.

Chaque jour, plus sobre, moins désirant.
Ô ma vie, ne fut-elle qu'un rêve?
Comme si, au printemps, à l'aube sonore,
Je galopais sur un coursier rose.

Nous sommes en ce monde tous mortels,
Vois couler le cuivre des érables...
Ah ! Que soit à jamais béni
Ce qui est venu fleurir et mourir.

(Première parution en 1921)

Sergueï Essénine, La Confession d'un Voyou, © Éditions L'âge d'homme, 2013


samedi 3 février 2018

Riječi 03

Les blanchisseuses

Sur la rive neuf blanchisseuses
En silence lèvent les bras,
Et je ne comprends vraiment pas
Ce qu'elles font avec leurs bras.

Neuf femmes rincent le linge.
Une épreuve de lumière et de son
Dans mon enfance, et mon être
Surgit ainsi en une haute science.

J'étais donc là, debout, un peu bête,
Doutant de ma soudaine vision,
Je séparais à jamais ce chant
De la marche connue du monde.

1970

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes,  © Éditions Maurice Nadeau, 2016 

dimanche 14 janvier 2018

Riječi 02

Une Skoda grise s'estompait dans l'ombre verte des arbres, mais en réalité, elle disparaissait dans le temps. Elle avançait dans un tunnel creusé dans l'immobilité. 

Andrzej Stasiuk, Fado, 
© Éditions  Bourgois, 2009

lundi 8 janvier 2018

Riječi 01

Je restais simplement assis et je regardais tout. Comme ces vieux paysans de Pologne, de Hongrie ou de Roumanie. Quand ils cessent de travailler, quand ils peuvent enfin se reposer dans la vie, ils s'asseyent sur un banc devant leur maison et ils regardent. Ils regardent le monde comme on regarde un film. Ils restent immobiles, les mains posées sur les genoux et, de temps en temps seulement, ils battent des paupières ou prennent une cigarette. Jusqu'à la tombée de la nuit.

Andrzej Stasiuk, Mon Allemagne,  © Éditions Christian Bourgois, 2010

jeudi 12 octobre 2017

20 Most


Les poissons rouges

Tous les matins je pars pêcher

des rames sur l'épaule et un harpon à la main,

je descends sur la côte rocheuse et regarde

un vieil homme sortir de la mer
avec ses doigts tremblants des algues,
des os de seiche, des pinces de crabes amassés,
les disposer à côté de lui sur une pierre plate
les disposer soigneusement, trembler pour eux
et les cacher devant moi, effrayé

Tous les matins je pars pêcher

de magnifiques poissons rouges.

Antun Šoljan, extrait de L'homme troué,  © Éditions L'ollave 2013