espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

vendredi 7 octobre 2022

drugi vrt 5


Les piétons se font plus rares
Tout à l’heure c’était la fête de la gare
La ligne de chemin de fer qui relie la ville à la capitale
a 150 ans
Le voyage qui prenait quatre jours en diligence fut ramené
à treize heures par la machine à vapeur
Treize heures et trente et une minute, quel progrès
Banderoles, chansons, photos d’antan
Un Paris-Brest géant a été confectionné par les pâtissiers
de la ville
C’était aussi la fête au port pour l’inauguration
de l’hydrolienne Sabella
qui bientôt à Ouessant s’en ira
Dix ans de travail acharné
de belles perspectives économiques à la clé
les badauds, les musiciens
remontent maintenant du port
tandis que ceux qui étaient à la gare descendent
tranquillement
par deux, par cinq, avec des poussettes, des imperméables
des smartphones
et des enfants en bas-âge qui dépiautent des bonbons
Le soir arrive, l’air s’embrume, c’est samedi
Les jours allongent
Et volètent déjà de petites mouches nées de la chaleur
de ce mois d’avril exceptionnellement beau

Christine Lapostolle, Temps permettant,  © Éditions MF 2022




mercredi 7 septembre 2022

drugi vrt 4

Bajaga I Instruktori - Život je nekad siv nekad žut

Zivot je, nekad siv, nekad zut
Zivot je (2x) ovaj put (2x)
za mene zabrinut
Ne brini, Ziko ti, kazu svi
Zile nemoj brinuti, bolujes od ljubavi
to se tesko podnosi
Toliko je volim a nisam sa njom
(bas i sada ja pricam o tom)
Koliko je volim ja najbolje znam
(i na kraju ces ostati sam)
Tvoj zivot je nekad siv, nekad siv, nekad zut (2x)
Zivot je nekad zut, nekad zut, nekad siv
Zivot je (2x) kad si ziv (2x)
Zivot je za to kriv
Ne brini, Ziko ti, kazu svi
Zile nemoj brinuti, bolujes od ljubavi
to se tesko podnosi
Toliko je volim a nisam sa njom
(bas i sada ja pricam o tom)
Koliko je volim ja najbolje znam
(i na kraju ces ostati sam)

dimanche 14 août 2022

drugi vrt 3

Les vagues de longueurs variables, comme le sont les mots, et rangées en lignes parallèles, telles des caractères d’imprimerie, se déplaçaient de la gauche vers la droite, au gré des vents dominants de secteur ouest. Ainsi donc, regarder les vagues dans la baie par tempête faisait mouvoir ses yeux exactement comme le faisait la lecture, et ses mers ressemblaient à des lignes en italiques, qu’elle cherchait à lire.

Annie Dillard, L’amour des Maytree, © Christian Bourgois éditeur 2008


mardi 7 juin 2022

vendredi 3 décembre 2021

Vrata 14

Grandissant et vieillissant,
Même guidé par mes vers,
Je n’ai pu discerner dans
Ma nuit de quelque manière.
Parfois des traîneaux à rennes
Pouvaient passer il me semble
De l’autre côté de mon
Pupitre d’écolier, derrière
Ce pupitre au bord de la terre
Où j’ai compris la science des
Lois de la pitié, où mes mains
Feuilletaient les pages noires
D’un livre étrange, l’humaine
Tristesse et son dénuement,
Sans hochet comme sans fard,
Ultime transfiguration,
Le récit le plus banal.
Il m’a été donné tel. À
Domicile. Je le répète
Et je l’apprends. Un jour nous
Nous assoirons côte à côte
Et je te chuchoterai tout.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, © Éditions Maurice Nadeau 2016

mercredi 3 novembre 2021

Vrata 12

      On se tient sur le grand pont et on est quelqu’un sur le pont.
Mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

    Nul ne sait qui se tient comme ça sur le pont, qui regarde comme ça au fond de l’eau, qui vérifie du regard si l’oeil du fond du puits est lui aussi présent. Si c’est vrai, c’est qu’il est ici.

Tarjeï Vesaas, Les ponts, © Éditions Cambourakis 2021 / traduction en français du néo norvégien Jean-Baptiste Coursaud






vendredi 3 septembre 2021

Vrata 10



poubelle

hier encore le drapeau russe avait l'air rouge
aujourd'hui rouge bleu et blanc
couleurs qui font envie mais leur obéir non
nous sommes toujours ceux-là qu'à l'aurore
les gardes menaient au poteau
ceux chez qui l'on faisait irruption
la nuit arme au poing
et la longue traînée de sang sur le tapis
laissée par cette littérature
en vente aux abords du métro
a disparu d'un coup quand ont soufflé
les vents nouveaux - l'ont-ils balayée
rouge blanc bleu - poubelle

Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes (Anthologie présentée et traduite par Hélène Henry),  © Éditions Les Hauts Fonds 2017

mardi 3 août 2021

Vrata 9

“ Treize enfants, six adultes, voilà combien nous étions. Devant la porte, il y avait une quantité de chaussures. Tu trébuchais avant d’entrer. Si tu n’as pas de bonnes semelles, tu ne peux pas bien vivre par ici, c’est clair. Maman rapiéçait, rapetassait. Mais si tu avais tout de même besoin de chaussures neuves, tu envoyais une lettre et quelques jours plus tard, la commune te les apportait. Ou de la farine. Ou des médicaments. C’était encore du temps de Tito. La commune s’occupait de tout. Mais malheur à toi si la commune décidait de prendre et non de donner. A ce moment-là, ce n’était pas un seul Bonhomme Hiver qui se pointait à ta porte avec une pleine hotte de chaussures, ils venaient à trois ou quatre, sortaient leurs cartes professionnelles, et ce n’était pas histoire de rompre le pain avec toi ” dit Sretoje (…)

Saša Stanišić, Origines, © Éditions Stock La Cosmopolite 2021


vendredi 23 juillet 2021

Vrata 8bis


J’ai mis fin à mes jours parce qu’on m’a sans cesse estropié,
pris à rebrousse-poil, que la main-d’œuvre et les pièces me coûtaient trop d’argent.
Cinquante-sept ans durant, j’ai tout compris de travers
jusqu’à ce que j’examine l’envers du miroir.
Pas de naissance sans mort. Ça marche dans l’autre sens.
Quel plaisir de descendre de cheval au beau milieu du lac.

Took my own life because I was permanently crippled,
put on backward, the repairs eating up money and time.
For fifty-seven years I've had it all wrong
until I studied the other side of the mirror.
No birth before death. The other way around.
How pleasant to get off a horse in the middle of the lake


Jim Harrison, L’Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes, traduction de l’américain de Jean-Luc Piningre, édition bilingue collection La petite Vermillon, 
© Éditions de la Table Ronde 2016

mardi 8 juin 2021

Vrata 7

Faut voir ce qu'on prend, dès qu'on dit un peu quelque chose. Même le plus fou furieux mec du hip-hop n'est pas maltraité comme une femme. Pourtant, on sait ce que les Blancs pensent des Noirs. Il n'y a pas pire qu'être une femme jugée par des mecs. Tous les coups sont permis, à commencer par les plus crades. On n'est même pas des étrangères : on est sous-titrées, tout le temps, parce qu'on ne sait pas ce qu'on a à dire. On ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants, qui sont habitués depuis des siècles à écrire des livres sur la question de notre féminité et de ce qu'elle implique. (...)

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l'échangisme, il n'est pas seulement question d'améliorer les salaires d'appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air.

Virginie Despentes, King Kong Théorie, © Éditions Grasset 2006