espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

vendredi 15 août 2025

Reter 8 / 2025

 

                                  © LRaoul, Kolovoz 2016, Dalmacija

mardi 3 juin 2025

Reter 6 / 2025

combien coûte-t-il de dire qu'il est 11 heures 30 le 8 janvier 1985 ?
combien coûte-t-il de dire que c'est vendredi ?
combien de dire que c'est étrange pour le moins embarrassant franchement injuste que certains aient et d'autres pas ?
combien coûte-t-il de penser à une personne lointaine qui ne serait absolument pas si mal si elle près ?
dire loin dire près c'est combien ?
combien coûte-t-il de de donner du courage ? 
combien coûte un a un b un c ?
un point d'interrogation c'est combien ?
une chose gratuitement c'est combien ?
c'est combien demander c'est combien ?
combien coûtent les titres des poèmes ?
combien coûte le titre de ce poème ?
combien coûte le laisser sans titre ?
c'est combien le mot combien ?
combien coûte le mot fin ?

Franco Beltrametti
Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? écrits bruts (et non bruts) réunis par Anouk Grinberg, © Le Passeur éditeur 2020

mardi 1 avril 2025

Reter 4 / 2025

Je ne lui dis pas non plus qu'après l'interrogatoire la journée était encore ensoleillée, dans la rue. Et je passai bien des choses sous silence : les gens qui, sans que je comprenne pourquoi, avaient une démarche chaloupée, les bras ballants, alors qu'ils pouvaient se retrouver au ciel en un rien de temps ; les arbres dont les ombres étaient appuyées contre les maisons ; on appelait cette heure le début de la soirée, mine de rien ; je ne dis pas un mot de ma grand-mère qui chantait dans ma tête :

sais-tu combien de nuages courent
aux quatre coins du monde
Dieu les a si bien comptés
qu'il n'en manque aucun.

Je passai sous silence les nuages, dans le ciel, étendus comme du linge blanc au-dessus de la ville. Et les roues du tram qui soulevaient de la poussière, les wagons qui se laissaient traîner et prenaient le même chemin que moi. Et les passagers qui, à peine montés, s'installaient près de la fenêtre comme s'ils étaient chez eux. 

Herta Müller, Animal du cœur, © Editions Gallimard 2012

lundi 3 mars 2025

Reter 3 / 2025

Assise dans le canot avec un groupe de gens charmants, je voyais encore l'île, enveloppée d'un linceul de fine pluie grise. Pourquoi, me demandai-je, voulais-je être enterrée ici ? Pourquoi, compte tenu des perplexités différentes et lancinantes ? Ce n'était pas l'amour, ce n'était pas la haine, mais quelque chose qui n'a pas de nom, parce que le nommer le priverait de sa vérité.

Edna O'Brien, extrait de la nouvelle Vieilles blessures in Saints et pécheurs, © Sabine Wespieser éditeur 2012

lundi 3 février 2025

Reter 2 / 2025

Pendant des heures je regarde à travers la vitre nocturne embuée d’une sueur brûlante.
Un cyprès solitaire, tout revêtu d’âcre poussière,
regarde les fenêtres closes de la maison de mon père
comme le moine qui me suit depuis tant de lieues le long du chemin,
éternellement à mes côtés, pour me lire éternellement un fragment de la légende de la Nouvelle Ville resplendissante, légende que peut-être je vous conterai un jour.


Dans le ciel froid du Nord le soleil roule, paisible, 
soleil géant des Slaves : roue à rayons de bois
qui restera éternellement la cinquième roue
du carrosse des peuples.

Mon rêve au ralenti comme une somnolente cadence :

les longues bandes des plaines infinies sur la Russie vaincue

et soudain un poulain approche, approche de plus en plus – sang neuf à travers la gaze des neiges.


Blaise Cendrars, La légende de Novgorode, © Éditions Fata Morgana 1997



mardi 3 septembre 2024

digomplimant 12

Les marchandises en magasin peuvent en dire long sur un épicier. Il faut savoir les gérer. Quand je parcourais la Suède avec Anita pendant nos vacances, il m'arrivait de rentrer chez des collègues. Incognito, bien sûr. On achetait du chocolat ou une boisson, et, en choisissant, je jetais un coup d'oeil sur leur assortiment. La plupart du temps, c'était un triste spectacle. Les boîtes de conserve en rangs irréguliers, les légumes flapis, les dates illisibles. Ce n'est pas pour me vanter, mais ils étaient nombreux ceux qui disaient : "On se sent tellement bien chez toi Stellan." C'est parce que, j'ose le dire, je consacrais mes soirées à créer une ambiance de... oui, presque de chez soi. On y était récompensé. "Qu'est-ce qui sent si bon, aujourd'hui, Stellan ?" (J'avais peut-être coupé en deux quelques oranges. On un melon. Des petits trucs à moi.) "On pourrait passer toute la journée ici et se sentir bien." (Un bol rempli de cerises humides pouvait en être la cause.)

Nombreux sont ceux qui ne s'imaginent pas que les couleurs peuvent nous parler. C'est Harald Pilhgren qui m'a appris ça : "Le monde des couleurs est une boîte à bijoux d'images" dit-il un jour, c'était avant qu'il se suicide. Ça ne lui ressemblait pas beaucoup, il l'avait sûrement lu, je l'avais noté dans mon cahier de réflexions, sous le comptoir, les clients disaient parfois des paroles sages. 

Göran Tunström, Le livre d'or des gens de Sunne,  © Editions Actes Sud Léméac 1999

mercredi 7 août 2024

digomplimant 11

L'un des champs, presque entièrement planté de coton poussé dru, par une de ses extrémités approche au plus près le mur de la maison, sur la gauche de celle-ci. Plus bas, dans une clairière où l'on a déboisé, une modeste parcelle de maïs. Le champ qui devant la maisson court sur une distance de deux cents mètres est couvert de maïs jeune, et doucement luit, mais abruptement le maïs cède. C'est au pied de grands arbres aux feuilles éclatantes, comme du vif-argent dans les lésions d'un air torride. Sur la droite de la maison, plus loin, une étendue rugueuse à mi-colline, en partie dénudée et striée par les pluies. Rien n'y a été planté, mais il y pousse une végétation sauvage, des ronces et des mûres, de l'herbe calcinée par les feux et qui reprend corps, de jeunes pins, et de petites îles ou cheminements d'arbustes. Une terre ouverte, dirait-on, pourtant bientôt aboutissant à la lisière nettement tracée de bois épanouis.

James Agee, Louons maintenant les grands hommes,  © Editions  Plon 2017

lundi 3 juin 2024

digomplimant 9



Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regraderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. (...)

L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.

Georges Perec, Espèces d'espaces, Oeuvres 1,  © Editions Gallimard 2017

vendredi 3 mai 2024

digomplimant 8

Si nous n'avons plus que peu de temps, si le monde autour de nous vacille et que la mort, sous toutes ses formes, avance, il ne nous reste qu'à faire d'un coin de terre, peu importe lequel, un endroit accueillant, un lieu pour plus de vie.

Teodor Cerić, Jardins en temps de guerre,  © Editions Actes Sud 2014