espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

mardi 7 juin 2022

vendredi 3 décembre 2021

Vrata 14

Grandissant et vieillissant,
Même guidé par mes vers,
Je n’ai pu discerner dans
Ma nuit de quelque manière.
Parfois des traîneaux à rennes
Pouvaient passer il me semble
De l’autre côté de mon
Pupitre d’écolier, derrière
Ce pupitre au bord de la terre
Où j’ai compris la science des
Lois de la pitié, où mes mains
Feuilletaient les pages noires
D’un livre étrange, l’humaine
Tristesse et son dénuement,
Sans hochet comme sans fard,
Ultime transfiguration,
Le récit le plus banal.
Il m’a été donné tel. À
Domicile. Je le répète
Et je l’apprends. Un jour nous
Nous assoirons côte à côte
Et je te chuchoterai tout.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, © Éditions Maurice Nadeau 2016

mercredi 3 novembre 2021

Vrata 12

      On se tient sur le grand pont et on est quelqu’un sur le pont.
Mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

    Nul ne sait qui se tient comme ça sur le pont, qui regarde comme ça au fond de l’eau, qui vérifie du regard si l’oeil du fond du puits est lui aussi présent. Si c’est vrai, c’est qu’il est ici.

Tarjeï Vesaas, Les ponts, © Éditions Cambourakis 2021 / traduction en français du néo norvégien Jean-Baptiste Coursaud






vendredi 3 septembre 2021

Vrata 10



poubelle

hier encore le drapeau russe avait l'air rouge
aujourd'hui rouge bleu et blanc
couleurs qui font envie mais leur obéir non
nous sommes toujours ceux-là qu'à l'aurore
les gardes menaient au poteau
ceux chez qui l'on faisait irruption
la nuit arme au poing
et la longue traînée de sang sur le tapis
laissée par cette littérature
en vente aux abords du métro
a disparu d'un coup quand ont soufflé
les vents nouveaux - l'ont-ils balayée
rouge blanc bleu - poubelle

Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes (Anthologie présentée et traduite par Hélène Henry),  © Éditions Les Hauts Fonds 2017

mardi 3 août 2021

Vrata 9

“ Treize enfants, six adultes, voilà combien nous étions. Devant la porte, il y avait une quantité de chaussures. Tu trébuchais avant d’entrer. Si tu n’as pas de bonnes semelles, tu ne peux pas bien vivre par ici, c’est clair. Maman rapiéçait, rapetassait. Mais si tu avais tout de même besoin de chaussures neuves, tu envoyais une lettre et quelques jours plus tard, la commune te les apportait. Ou de la farine. Ou des médicaments. C’était encore du temps de Tito. La commune s’occupait de tout. Mais malheur à toi si la commune décidait de prendre et non de donner. A ce moment-là, ce n’était pas un seul Bonhomme Hiver qui se pointait à ta porte avec une pleine hotte de chaussures, ils venaient à trois ou quatre, sortaient leurs cartes professionnelles, et ce n’était pas histoire de rompre le pain avec toi ” dit Sretoje (…)

Saša Stanišić, Origines, © Éditions Stock La Cosmopolite 2021


vendredi 23 juillet 2021

Vrata 8bis


J’ai mis fin à mes jours parce qu’on m’a sans cesse estropié,
pris à rebrousse-poil, que la main-d’œuvre et les pièces me coûtaient trop d’argent.
Cinquante-sept ans durant, j’ai tout compris de travers
jusqu’à ce que j’examine l’envers du miroir.
Pas de naissance sans mort. Ça marche dans l’autre sens.
Quel plaisir de descendre de cheval au beau milieu du lac.

Took my own life because I was permanently crippled,
put on backward, the repairs eating up money and time.
For fifty-seven years I've had it all wrong
until I studied the other side of the mirror.
No birth before death. The other way around.
How pleasant to get off a horse in the middle of the lake


Jim Harrison, L’Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes, traduction de l’américain de Jean-Luc Piningre, édition bilingue collection La petite Vermillon, 
© Éditions de la Table Ronde 2016

mardi 8 juin 2021

Vrata 7

Faut voir ce qu'on prend, dès qu'on dit un peu quelque chose. Même le plus fou furieux mec du hip-hop n'est pas maltraité comme une femme. Pourtant, on sait ce que les Blancs pensent des Noirs. Il n'y a pas pire qu'être une femme jugée par des mecs. Tous les coups sont permis, à commencer par les plus crades. On n'est même pas des étrangères : on est sous-titrées, tout le temps, parce qu'on ne sait pas ce qu'on a à dire. On ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants, qui sont habitués depuis des siècles à écrire des livres sur la question de notre féminité et de ce qu'elle implique. (...)

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l'échangisme, il n'est pas seulement question d'améliorer les salaires d'appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air.

Virginie Despentes, King Kong Théorie, © Éditions Grasset 2006

dimanche 21 février 2021

Vrata 2b

Août 2017 - Le gouvernement d'Emmanuel Macron retire cinq euros par mois aux Français les plus précaires, il retient cinq euros par mois sur les aides sociales qui permettent aux plus pauvres en France de se loger, de payer un loyer. Le même jour, ou presque, peu importe, il annonce une baisse des impôts pour les personnes les plus riches de France. Il pense que les pauvres sont trop riches, que les riches ne sont pas assez riches. Son gouvernement précise que cinq euros, ce n'est rien. Ils ne savent pas. Ils prononcent ces phrases criminelles parce qu'ils ne savent pas. Emmanuel Macron t'enlève la nourriture de la bouche. 

Edouard Louis, Qui à tué mon père, © Éditions du Seuil 2018

dimanche 3 janvier 2021

Vrata 1

Après l'année mémorable de 1989, et la retombée de l'euphorie des premiers jours, une sorte de vie animale avait surgi. Car ce qui paraissait une délivrance pour certains (qui s'étaient opposés au régime) avait été le commencement d'un asservissement pour d'autres (la plupart des gens). Après la mort de l'Etat socialiste et en attendant le capitalisme démocratique tant vanté, certaines personnes s'étaient découvertes mieux adaptées au capitalisme sauvage des années 1990 que d'autres. Deux nouvelles catégories étaient apparues : ceux qui savaient profiter du vide juridique et firent des affaires rapides, et ceux qui ne le savaient pas et se retrouvèrent à servir ces nouveaux seigneurs.

Andrea Salajova, Eastern,  © Éditions Gallimard 2015


mardi 8 décembre 2020

Kolodvor 12

après la guerre

je faisais semblant de ne pas être un oiseau
dans l’eau j’attelais deux mondes
je m’offrais aux écailles
ils étaient indulgents envers mes fausses branchies
je passais en douce de l’oxygène et de l’amour
aux poissons et aux plantes aquatiques
leur reconnaissance grandissait avec les algues et cela ne nous gênait pas
d’être mal intégrés et moqués
cela ne nous gênait pas
que sur la côte nos jouets soient cassés
comme les liens de proximité
que tout soit cassé sauf l’eau qui court trop vite
pour qu’on puisse l’attraper

Monika Herceg, Ciel sous tension,  © Éditions de l’Ollave, 2019

jeudi 5 novembre 2020

Kolodvor 11

une nuit claire, chaude et douce comme la face interne de tes cuisses, ce matin-là tu dormiras tard, le jour tu te réveilleras, la nuit tu seras à moitié avec moi, somnolente, derrière les fenêtres le vent balaiera la neige, toujours, toujours, une avalanche, derrière les fenêtres les paumes gelées par la gelée touchent la peau blanche des pommiers, le jardin s'étend presque nu à travers une large étendue à perte de vue, lourdes et lentes, les mères mortes étendent les draps de lit battus à blanc, leurs robes à fleurs qui reviennent rarement en rêve, froufroutent

ô douce, ma douce, tu m'offres à moi, faible et vide

Vladas Braziunas, Grandes sont les nuits,  © Éditions L'Harmattan, 2007

samedi 3 octobre 2020

Kolodvor 10

essai sur la poésie

n'importe quand ce sera bon.
juste pas trop vite. ça doit être fait le plus lentement
possible, il faut mettre les bons accents, du raffinement.
que tous les détails soient pris en compte et mis
en évidence, tout façonné de précision
filigrane d'arabesque.
il faut prendre en compte le degré d'humidité,
le tissu cutané, la sveltesse de la peau. le facteur de friction.
caractéristiques différentes de personnalité, préférences,
amours de jeunesse, messages chiffrés
cachés dans les lettres d'amour, écritures secrètes.
pensées vraiment lascives. la sensibilité
des lobes d'oreille, des pulpes des doigts.
plaisir qui nous semble si naturel lors d'une
caresse. le rythme des cils. tout ce qui est hasard, chance,
imprévu, dépendant des forces majeures
et enfoui dans la langage des herbes. les sons du jasmin
dans des tasses-vert-clair-en-porcelaine de Chine,
du pain frais encore un-peu-chaud avec de la confiture.
bonjour matinée de samedi sur le dos nu.
ce n'est pas un vrai dragon.
la poésie c'est ce qui colle.

Tone Škrjanec,
extrait de Le fleuve les regarde dans les yeux  sept poètes slovènes contemporains / Reka jim gleda v oči/ Sedem slovenskih pisateljev, 2011,  © Éditions association des écrivains slovènes et antenne de la poésie slovène à la maison de la poésie de Tinqueux, 2011