espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

samedi 3 octobre 2020

Kolodvor 10

essai sur la poésie

n'importe quand ce sera bon.
juste pas trop vite. ça doit être fait le plus lentement
possible, il faut mettre les bons accents, du raffinement.
que tous les détails soient pris en compte et mis
en évidence, tout façonné de précision
filigrane d'arabesque.
il faut prendre en compte le degré d'humidité,
le tissu cutané, la sveltesse de la peau. le facteur de friction.
caractéristiques différentes de personnalité, préférences,
amours de jeunesse, messages chiffrés
cachés dans les lettres d'amour, écritures secrètes.
pensées vraiment lascives. la sensibilité
des lobes d'oreille, des pulpes des doigts.
plaisir qui nous semble si naturel lors d'une
caresse. le rythme des cils. tout ce qui est hasard, chance,
imprévu, dépendant des forces majeures
et enfoui dans la langage des herbes. les sons du jasmin
dans des tasses-vert-clair-en-porcelaine de Chine,
du pain frais encore un-peu-chaud avec de la confiture.
bonjour matinée de samedi sur le dos nu.
ce n'est pas un vrai dragon.
la poésie c'est ce qui colle.

Tone Škrjanec,
extrait de Le fleuve les regarde dans les yeux  sept poètes slovènes contemporains / Reka jim gleda v oči/ Sedem slovenskih pisateljev, 2011,  © Éditions association des écrivains slovènes et antenne de la poésie slovène à la maison de la poésie de Tinqueux, 2011



jeudi 3 septembre 2020

Kolodvor 9


Trieste Umberto Saba


Trieste

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :

un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.
Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.
La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

*

Trieste


J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirai
t que là où il s’achève,
s’achève la ville.
Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.
Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.
Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013


samedi 11 juillet 2020

Kolodvor 7

Ma mère porte un oiseau, un oiseau goéland masqué, dans ses mains. Un sourire bizarre éclaire son visage, on dirait que sa peau a été fendue au couteau et la plaie laissée vive. " Mais... je dis étonné, mais il est trop grand..." Ma mère rit." Inaccessible, profère-t-elle, ce bel oiseau, tu vois, se nomme inaccessible."

Velibor Čolić, Jésus et Tito, © Éditions Gaïa, 2010

samedi 13 juin 2020

Kolodvor 6

On peut errer longtemps par ici sans que le regard se lasse car, de même que les cités humaines, les sociétés d'arbres ont leurs traits caractéristiques qui ne se répètent pas ; elles forment des îles, des zones, des archipels ; elles sont marquées çà et là d'un chemin aux ornières sablonneuses, d'une maison forestière, d'une vieille goudronnerie dont les fours croulant sont envahis par la végétation. 

Czeslaw Milosz, Sur les bords de l'Issa,  © Éditions L'imaginaire Gallimard, 1985

jeudi 14 mai 2020

Kolodvor 5

Quoi qu’il en soit, il ne m’avait pas échappé que mes camarades de faculté – une partie du moins, pour ne pas généraliser arbitrairement – qui détestaient le mot « capitalisme » raffolaient de ses produits. C’était comme s’ils détestaient le magasin dans lequel ils prenaient un plaisir compulsif à faire leurs courses.

Gazmend Kapllani, Je m'appelle Europe,  © Éditions Intervalles, 2012

mardi 7 avril 2020

Kolodvor 4

Utorak.
Jedan po podne.
Kad dolazi ona.

Mardi.
Une heure de l’après-midi.
Quand elle arrive.

Žarko Milenić, Velika Kola, 2000




mardi 3 mars 2020

Kolodvor 3

La glace de son corps fond

La glace de son corps fond
sous ses paumes.
L'automne des fruits sous ses doigts s'éveille.
L'automne de sa chair.

Il lui dit : ton corps a le parfum
de la mousse sous le fruit.

Cela dit,
deux forêts de pensées têtues
se divisent sur deux versants opposés.

Des caresses de leurs mains, ils abattent
les murailles de rocs séparant leurs yeux.
Il lui dit : je suis saoul de tes jambes.
Elle lui répond :
je suis poussière de l'arc-en-ciel de ton souffle.
Elle lui murmure :
mon corps est baptisé par ton parfum.

Puis ils restent allongés, tout à fait tranquilles.
Au-dessous d'eux, très profondément, bruissent
les deux forêts enchaînées dans la glace.
Mais ils restent allongés, silencieux à la surface du silence.
A ce point muets qu'ils entendent
s'élever entre eux un barrage immense.
Par-dessus, l'eau glacée déborde.

Dane Zajc, La poésie slovène contemporaine, anthologie  © Éditions Seghers, 1971

samedi 8 février 2020

Kolodvor 2

Les murs

Les murs souffrent des gobelins de ma mère,
La petite jeune fille coiffée d'un bonnet, La Pirate, Jean le Sale
et plus encore des photographies accrochées à côté d'eux :
le mariage de ma sœur, la réception du président.
Aujourd'hui, ils ont accroché aussi mon diplôme à un clou
et il se trouvera une place pour quelque médaille du travail.
Demain on collera le calendrier Orthodoxe
à côté de l'autre qui, dit-on, compte le temps autrement.
Tous ceux qui viennent laissent quelques traces d'eux-mêmes,
ils collent de petites photos et des ventouses en plastique,
et suspendent leurs ombres autour de l'horloge murale
sur des patères à peine clouées.
Il m'a fallu ensuite jusqu'à l'aube,
étayer les murs avec ma vie
en attendant l'arrivée des ouvriers pour les bétonner à nouveau.
Les murs s'endormirent, moi, j'ai failli mourir.
Ne les réveillez pas à coups de marteaux, ne les réveillez pas, oh non,
Laissez-les nus et moi seule avec eux et moi seule avec eux.

Lidja Dimkovska, Comment c'est Kako e et autres poèmes,  © Éditions Al Manar, 2018

vendredi 3 janvier 2020

Kolodvor 1

Je pris le livre sur l'étagère ; la couverture ne portait pas de titre non plus. Lourd, évoquant plutôt un livre de comptes, il s'ouvrit soudain, découvrant la blancheur lisse de ses pages ; à l'intérieur pas un mot : le livre était vide.

Sergueï Lebedev, L'année de la comète, © Éditions Verdier, 2016

samedi 14 décembre 2019

Svjetlosna godina 14

14 décembre

J'agitais mes ailes puissantes, en bas glissaient
Les prés bleutés, les saules, une rivière serpentine.
Voici le château et ses douves, à côté les jardins
Où se promène mon aimée.
Mais au retour je dus veiller
A ne pas perdre le livre magique
Glissée dans ma ceinture. Je n'arrivais jamais
A m'élever très haut - et j'approchais des montagnes.
Avec peine j'atteignis la crête dominant la forêt
Rouillée de feuilles de chêne et de châtaignier.
Là, une main invisible jetait des ramilles
A des oiseaux gravés sur une branche sèche
Pour me faire descendre par des moyens magiques.
Je tombai. Elle me tint sur son gant -
Moi devenu faucon aux plumes tachées de sang -
La Sorcière du Désert. Au château elle avait découvert
Les incantations écrites dans mon livre.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Éditions L'Age d'Homme, 1980

jeudi 7 novembre 2019

Svjetlosna godina 13

Les poètes dont on dit qu'ils nous donnent la réalité n'ont pas non plus la moindre idée de ce qu'est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mardi 8 octobre 2019

Svjetlosna godina 12

Tous les morts sont ivres

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, et vous lointaines
Au cimetière étrange de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.


Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, © Éditions André Silvaire

vendredi 13 septembre 2019

Svjetlosna godina 11



Je ne peux dire
               que je suis allé en enfer
                                     pour ton amour
mais souvent
              m’y retrouvai
                           à ta poursuite.
Je n’aime pas cet endroit
              je voulais être
                          au ciel. Ecoute-moi bien.
Ne te détourne pas.


J’ai beaucoup appris ma vie durant
               dans les livres
                          et en dehors
sur l’amour.
              La mort
                         n’en est pas le terme.
Il est une hiérarchie
            qui se peut atteindre,
                        je pense,
à son service.
           Une fleur magique est
                       sa récompense ;
un chat qui aurait vingt vies.
           Si nul ne venait à l’éprouver
                       le monde
y perdrait.


William Carlos Wiliams, extrait de Asphodèle,  © Editions Points 2007




samedi 31 août 2019

Svjetlosna godina 10

Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d'un noir sévère. Les gens, silencieux et graves, comme s'ils n'osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mercredi 14 août 2019

Svjetlosna godina 9

14 Août

Ils nous ordonnèrent d'emballer nos effets, car la maison allait être brûlée.
Il restait du temps pour écrire une lettre, mais cette lettre je l'avais avec moi.
Nous posâmes nos paquets et nous assîmes contre le mur.
Ils nous regardèrent ajouter un violon aux paquets.
Mes enfants ne pleuraient pas. Gravité et curiosité.
Un soldat apporta un jerrycan d'essence. D'autres
Arrachaient les rideaux.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Editions l'Age d'Homme 1980

jeudi 25 juillet 2019

Svjetlosna godina 8

Le seul vacarme ici est dans ma tête.
Le reste est chant : oiseaux insectes eau de la fontaine proche ou de la rivière au loin souffles de l’air craquements de branches petits galops des souris qui tentent une sortie vers le placard aux provisions parfois aboiement d’un chien… même un avion là-haut est-il encore origine de bruit ou bien sanctifié par le silence la rareté devient-il lui aussi chant ? et les cloches des chèvres et des moutons dans la montagne celles des vaches en bas dans la vallée et parfois la voix d’un homme ou deux perdus dans cette mer de verdure...

Daniel Biga, L’amour d’Amirat, © Le Cherche Midi Éditeur 1984

dimanche 7 juillet 2019

Svjetlosna godina 7

Discussion

L'autre jour, dans la rue, il s'est effondré, carrément,
tombé sur le côté, en claquant comme un cercueil.
Personne n'a levé les yeux
Pourquoi est-il tombé, pourquoi s'est-il effondré
Les gens se sont attroupés pour décider
Ils discutent discrètement en petits groupes.

Miroslav Kirin, poème traduit par Brankica Radić et paru dans Décharge 182 / Juin 2019

jeudi 27 juin 2019

Svjetlosna godina 6

Parfois, il s'asseyait ; puis il se remettait en route, mais lentement, comme dans un rêve. Il ne cherchait pas de chemin. 

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

vendredi 7 juin 2019

Svjetlosna godina 5

Lotophages II

je vais rester ici au tournant de la route de la courbure
de la haie au bout du promontoire à la cime
de la montagne aux bras ouverts de la mer à l'estuaire
du fleuve je vais rester ici
les pommes rouges les poires juteuses la semelle des chaussures
ne s'usent pas
tu marches pieds nus en vêtements légers
fin d'été mais l'hiver ne vient pas
tu peux t'asseoir ici à l'heure où la nuit tombe
on entend les rossignols les lumières s'allument
devant les grandes tables petits dîners du couchant
avec des papillons de nuit dîners d'ivresse
le remède tu l'as mangé
le remède une fleur
le remède est le remède
l'oubli c'est chaque instant nouveau début
et je ne sais pas d'où je viens je ne veux pas revenir
le remède le toujours aujourd'hui toujours

Phoebe Giannisi, extrait de Anthologie poétique / Voix de la Méditerranée 17e édition,  © Editions La passe du vent, 2014