espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

espace laboratoire de Lou Raoul, avec fenêtres ouvertes

vendredi 7 octobre 2022

drugi vrt 5


Les piétons se font plus rares
Tout à l’heure c’était la fête de la gare
La ligne de chemin de fer qui relie la ville à la capitale
a 150 ans
Le voyage qui prenait quatre jours en diligence fut ramené
à treize heures par la machine à vapeur
Treize heures et trente et une minute, quel progrès
Banderoles, chansons, photos d’antan
Un Paris-Brest géant a été confectionné par les pâtissiers
de la ville
C’était aussi la fête au port pour l’inauguration
de l’hydrolienne Sabella
qui bientôt à Ouessant s’en ira
Dix ans de travail acharné
de belles perspectives économiques à la clé
les badauds, les musiciens
remontent maintenant du port
tandis que ceux qui étaient à la gare descendent
tranquillement
par deux, par cinq, avec des poussettes, des imperméables
des smartphones
et des enfants en bas-âge qui dépiautent des bonbons
Le soir arrive, l’air s’embrume, c’est samedi
Les jours allongent
Et volètent déjà de petites mouches nées de la chaleur
de ce mois d’avril exceptionnellement beau

Christine Lapostolle, Temps permettant,  © Éditions MF 2022




mercredi 7 septembre 2022

drugi vrt 4

Bajaga I Instruktori - Život je nekad siv nekad žut

Zivot je, nekad siv, nekad zut
Zivot je (2x) ovaj put (2x)
za mene zabrinut
Ne brini, Ziko ti, kazu svi
Zile nemoj brinuti, bolujes od ljubavi
to se tesko podnosi
Toliko je volim a nisam sa njom
(bas i sada ja pricam o tom)
Koliko je volim ja najbolje znam
(i na kraju ces ostati sam)
Tvoj zivot je nekad siv, nekad siv, nekad zut (2x)
Zivot je nekad zut, nekad zut, nekad siv
Zivot je (2x) kad si ziv (2x)
Zivot je za to kriv
Ne brini, Ziko ti, kazu svi
Zile nemoj brinuti, bolujes od ljubavi
to se tesko podnosi
Toliko je volim a nisam sa njom
(bas i sada ja pricam o tom)
Koliko je volim ja najbolje znam
(i na kraju ces ostati sam)

dimanche 14 août 2022

drugi vrt 3

Les vagues de longueurs variables, comme le sont les mots, et rangées en lignes parallèles, telles des caractères d’imprimerie, se déplaçaient de la gauche vers la droite, au gré des vents dominants de secteur ouest. Ainsi donc, regarder les vagues dans la baie par tempête faisait mouvoir ses yeux exactement comme le faisait la lecture, et ses mers ressemblaient à des lignes en italiques, qu’elle cherchait à lire.

Annie Dillard, L’amour des Maytree, © Christian Bourgois éditeur 2008


mardi 7 juin 2022

vendredi 3 décembre 2021

Vrata 14

Grandissant et vieillissant,
Même guidé par mes vers,
Je n’ai pu discerner dans
Ma nuit de quelque manière.
Parfois des traîneaux à rennes
Pouvaient passer il me semble
De l’autre côté de mon
Pupitre d’écolier, derrière
Ce pupitre au bord de la terre
Où j’ai compris la science des
Lois de la pitié, où mes mains
Feuilletaient les pages noires
D’un livre étrange, l’humaine
Tristesse et son dénuement,
Sans hochet comme sans fard,
Ultime transfiguration,
Le récit le plus banal.
Il m’a été donné tel. À
Domicile. Je le répète
Et je l’apprends. Un jour nous
Nous assoirons côte à côte
Et je te chuchoterai tout.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, © Éditions Maurice Nadeau 2016

mercredi 3 novembre 2021

Vrata 12

      On se tient sur le grand pont et on est quelqu’un sur le pont.
Mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

    Nul ne sait qui se tient comme ça sur le pont, qui regarde comme ça au fond de l’eau, qui vérifie du regard si l’oeil du fond du puits est lui aussi présent. Si c’est vrai, c’est qu’il est ici.

Tarjeï Vesaas, Les ponts, © Éditions Cambourakis 2021 / traduction en français du néo norvégien Jean-Baptiste Coursaud






vendredi 3 septembre 2021

Vrata 10



poubelle

hier encore le drapeau russe avait l'air rouge
aujourd'hui rouge bleu et blanc
couleurs qui font envie mais leur obéir non
nous sommes toujours ceux-là qu'à l'aurore
les gardes menaient au poteau
ceux chez qui l'on faisait irruption
la nuit arme au poing
et la longue traînée de sang sur le tapis
laissée par cette littérature
en vente aux abords du métro
a disparu d'un coup quand ont soufflé
les vents nouveaux - l'ont-ils balayée
rouge blanc bleu - poubelle

Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes (Anthologie présentée et traduite par Hélène Henry),  © Éditions Les Hauts Fonds 2017

mardi 3 août 2021

Vrata 9

“ Treize enfants, six adultes, voilà combien nous étions. Devant la porte, il y avait une quantité de chaussures. Tu trébuchais avant d’entrer. Si tu n’as pas de bonnes semelles, tu ne peux pas bien vivre par ici, c’est clair. Maman rapiéçait, rapetassait. Mais si tu avais tout de même besoin de chaussures neuves, tu envoyais une lettre et quelques jours plus tard, la commune te les apportait. Ou de la farine. Ou des médicaments. C’était encore du temps de Tito. La commune s’occupait de tout. Mais malheur à toi si la commune décidait de prendre et non de donner. A ce moment-là, ce n’était pas un seul Bonhomme Hiver qui se pointait à ta porte avec une pleine hotte de chaussures, ils venaient à trois ou quatre, sortaient leurs cartes professionnelles, et ce n’était pas histoire de rompre le pain avec toi ” dit Sretoje (…)

Saša Stanišić, Origines, © Éditions Stock La Cosmopolite 2021


vendredi 23 juillet 2021

Vrata 8bis


J’ai mis fin à mes jours parce qu’on m’a sans cesse estropié,
pris à rebrousse-poil, que la main-d’œuvre et les pièces me coûtaient trop d’argent.
Cinquante-sept ans durant, j’ai tout compris de travers
jusqu’à ce que j’examine l’envers du miroir.
Pas de naissance sans mort. Ça marche dans l’autre sens.
Quel plaisir de descendre de cheval au beau milieu du lac.

Took my own life because I was permanently crippled,
put on backward, the repairs eating up money and time.
For fifty-seven years I've had it all wrong
until I studied the other side of the mirror.
No birth before death. The other way around.
How pleasant to get off a horse in the middle of the lake


Jim Harrison, L’Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes, traduction de l’américain de Jean-Luc Piningre, édition bilingue collection La petite Vermillon, 
© Éditions de la Table Ronde 2016

mardi 8 juin 2021

Vrata 7

Faut voir ce qu'on prend, dès qu'on dit un peu quelque chose. Même le plus fou furieux mec du hip-hop n'est pas maltraité comme une femme. Pourtant, on sait ce que les Blancs pensent des Noirs. Il n'y a pas pire qu'être une femme jugée par des mecs. Tous les coups sont permis, à commencer par les plus crades. On n'est même pas des étrangères : on est sous-titrées, tout le temps, parce qu'on ne sait pas ce qu'on a à dire. On ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants, qui sont habitués depuis des siècles à écrire des livres sur la question de notre féminité et de ce qu'elle implique. (...)

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l'échangisme, il n'est pas seulement question d'améliorer les salaires d'appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air.

Virginie Despentes, King Kong Théorie, © Éditions Grasset 2006

dimanche 21 février 2021

Vrata 2b

Août 2017 - Le gouvernement d'Emmanuel Macron retire cinq euros par mois aux Français les plus précaires, il retient cinq euros par mois sur les aides sociales qui permettent aux plus pauvres en France de se loger, de payer un loyer. Le même jour, ou presque, peu importe, il annonce une baisse des impôts pour les personnes les plus riches de France. Il pense que les pauvres sont trop riches, que les riches ne sont pas assez riches. Son gouvernement précise que cinq euros, ce n'est rien. Ils ne savent pas. Ils prononcent ces phrases criminelles parce qu'ils ne savent pas. Emmanuel Macron t'enlève la nourriture de la bouche. 

Edouard Louis, Qui à tué mon père, © Éditions du Seuil 2018

dimanche 3 janvier 2021

Vrata 1

Après l'année mémorable de 1989, et la retombée de l'euphorie des premiers jours, une sorte de vie animale avait surgi. Car ce qui paraissait une délivrance pour certains (qui s'étaient opposés au régime) avait été le commencement d'un asservissement pour d'autres (la plupart des gens). Après la mort de l'Etat socialiste et en attendant le capitalisme démocratique tant vanté, certaines personnes s'étaient découvertes mieux adaptées au capitalisme sauvage des années 1990 que d'autres. Deux nouvelles catégories étaient apparues : ceux qui savaient profiter du vide juridique et firent des affaires rapides, et ceux qui ne le savaient pas et se retrouvèrent à servir ces nouveaux seigneurs.

Andrea Salajova, Eastern,  © Éditions Gallimard 2015


mardi 8 décembre 2020

Kolodvor 12

après la guerre

je faisais semblant de ne pas être un oiseau
dans l’eau j’attelais deux mondes
je m’offrais aux écailles
ils étaient indulgents envers mes fausses branchies
je passais en douce de l’oxygène et de l’amour
aux poissons et aux plantes aquatiques
leur reconnaissance grandissait avec les algues et cela ne nous gênait pas
d’être mal intégrés et moqués
cela ne nous gênait pas
que sur la côte nos jouets soient cassés
comme les liens de proximité
que tout soit cassé sauf l’eau qui court trop vite
pour qu’on puisse l’attraper

Monika Herceg, Ciel sous tension,  © Éditions de l’Ollave, 2019

jeudi 5 novembre 2020

Kolodvor 11

une nuit claire, chaude et douce comme la face interne de tes cuisses, ce matin-là tu dormiras tard, le jour tu te réveilleras, la nuit tu seras à moitié avec moi, somnolente, derrière les fenêtres le vent balaiera la neige, toujours, toujours, une avalanche, derrière les fenêtres les paumes gelées par la gelée touchent la peau blanche des pommiers, le jardin s'étend presque nu à travers une large étendue à perte de vue, lourdes et lentes, les mères mortes étendent les draps de lit battus à blanc, leurs robes à fleurs qui reviennent rarement en rêve, froufroutent

ô douce, ma douce, tu m'offres à moi, faible et vide

Vladas Braziunas, Grandes sont les nuits,  © Éditions L'Harmattan, 2007

samedi 3 octobre 2020

Kolodvor 10

essai sur la poésie

n'importe quand ce sera bon.
juste pas trop vite. ça doit être fait le plus lentement
possible, il faut mettre les bons accents, du raffinement.
que tous les détails soient pris en compte et mis
en évidence, tout façonné de précision
filigrane d'arabesque.
il faut prendre en compte le degré d'humidité,
le tissu cutané, la sveltesse de la peau. le facteur de friction.
caractéristiques différentes de personnalité, préférences,
amours de jeunesse, messages chiffrés
cachés dans les lettres d'amour, écritures secrètes.
pensées vraiment lascives. la sensibilité
des lobes d'oreille, des pulpes des doigts.
plaisir qui nous semble si naturel lors d'une
caresse. le rythme des cils. tout ce qui est hasard, chance,
imprévu, dépendant des forces majeures
et enfoui dans la langage des herbes. les sons du jasmin
dans des tasses-vert-clair-en-porcelaine de Chine,
du pain frais encore un-peu-chaud avec de la confiture.
bonjour matinée de samedi sur le dos nu.
ce n'est pas un vrai dragon.
la poésie c'est ce qui colle.

Tone Škrjanec,
extrait de Le fleuve les regarde dans les yeux  sept poètes slovènes contemporains / Reka jim gleda v oči/ Sedem slovenskih pisateljev, 2011,  © Éditions association des écrivains slovènes et antenne de la poésie slovène à la maison de la poésie de Tinqueux, 2011



jeudi 3 septembre 2020

Kolodvor 9


Trieste Umberto Saba


Trieste

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :

un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.
Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.
La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

*

Trieste


J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirai
t que là où il s’achève,
s’achève la ville.
Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.
Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.
Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013


samedi 11 juillet 2020

Kolodvor 7

Ma mère porte un oiseau, un oiseau goéland masqué, dans ses mains. Un sourire bizarre éclaire son visage, on dirait que sa peau a été fendue au couteau et la plaie laissée vive. " Mais... je dis étonné, mais il est trop grand..." Ma mère rit." Inaccessible, profère-t-elle, ce bel oiseau, tu vois, se nomme inaccessible."

Velibor Čolić, Jésus et Tito, © Éditions Gaïa, 2010

samedi 13 juin 2020

Kolodvor 6

On peut errer longtemps par ici sans que le regard se lasse car, de même que les cités humaines, les sociétés d'arbres ont leurs traits caractéristiques qui ne se répètent pas ; elles forment des îles, des zones, des archipels ; elles sont marquées çà et là d'un chemin aux ornières sablonneuses, d'une maison forestière, d'une vieille goudronnerie dont les fours croulant sont envahis par la végétation. 

Czeslaw Milosz, Sur les bords de l'Issa,  © Éditions L'imaginaire Gallimard, 1985

jeudi 14 mai 2020

Kolodvor 5

Quoi qu’il en soit, il ne m’avait pas échappé que mes camarades de faculté – une partie du moins, pour ne pas généraliser arbitrairement – qui détestaient le mot « capitalisme » raffolaient de ses produits. C’était comme s’ils détestaient le magasin dans lequel ils prenaient un plaisir compulsif à faire leurs courses.

Gazmend Kapllani, Je m'appelle Europe,  © Éditions Intervalles, 2012

mardi 7 avril 2020

Kolodvor 4

Utorak.
Jedan po podne.
Kad dolazi ona.

Mardi.
Une heure de l’après-midi.
Quand elle arrive.

Žarko Milenić, Velika Kola, 2000




mardi 3 mars 2020

Kolodvor 3

La glace de son corps fond

La glace de son corps fond
sous ses paumes.
L'automne des fruits sous ses doigts s'éveille.
L'automne de sa chair.

Il lui dit : ton corps a le parfum
de la mousse sous le fruit.

Cela dit,
deux forêts de pensées têtues
se divisent sur deux versants opposés.

Des caresses de leurs mains, ils abattent
les murailles de rocs séparant leurs yeux.
Il lui dit : je suis saoul de tes jambes.
Elle lui répond :
je suis poussière de l'arc-en-ciel de ton souffle.
Elle lui murmure :
mon corps est baptisé par ton parfum.

Puis ils restent allongés, tout à fait tranquilles.
Au-dessous d'eux, très profondément, bruissent
les deux forêts enchaînées dans la glace.
Mais ils restent allongés, silencieux à la surface du silence.
A ce point muets qu'ils entendent
s'élever entre eux un barrage immense.
Par-dessus, l'eau glacée déborde.

Dane Zajc, La poésie slovène contemporaine, anthologie  © Éditions Seghers, 1971

samedi 8 février 2020

Kolodvor 2

Les murs

Les murs souffrent des gobelins de ma mère,
La petite jeune fille coiffée d'un bonnet, La Pirate, Jean le Sale
et plus encore des photographies accrochées à côté d'eux :
le mariage de ma sœur, la réception du président.
Aujourd'hui, ils ont accroché aussi mon diplôme à un clou
et il se trouvera une place pour quelque médaille du travail.
Demain on collera le calendrier Orthodoxe
à côté de l'autre qui, dit-on, compte le temps autrement.
Tous ceux qui viennent laissent quelques traces d'eux-mêmes,
ils collent de petites photos et des ventouses en plastique,
et suspendent leurs ombres autour de l'horloge murale
sur des patères à peine clouées.
Il m'a fallu ensuite jusqu'à l'aube,
étayer les murs avec ma vie
en attendant l'arrivée des ouvriers pour les bétonner à nouveau.
Les murs s'endormirent, moi, j'ai failli mourir.
Ne les réveillez pas à coups de marteaux, ne les réveillez pas, oh non,
Laissez-les nus et moi seule avec eux et moi seule avec eux.

Lidja Dimkovska, Comment c'est Kako e et autres poèmes,  © Éditions Al Manar, 2018

vendredi 3 janvier 2020

Kolodvor 1

Je pris le livre sur l'étagère ; la couverture ne portait pas de titre non plus. Lourd, évoquant plutôt un livre de comptes, il s'ouvrit soudain, découvrant la blancheur lisse de ses pages ; à l'intérieur pas un mot : le livre était vide.

Sergueï Lebedev, L'année de la comète, © Éditions Verdier, 2016

samedi 14 décembre 2019

Svjetlosna godina 14

14 décembre

J'agitais mes ailes puissantes, en bas glissaient
Les prés bleutés, les saules, une rivière serpentine.
Voici le château et ses douves, à côté les jardins
Où se promène mon aimée.
Mais au retour je dus veiller
A ne pas perdre le livre magique
Glissée dans ma ceinture. Je n'arrivais jamais
A m'élever très haut - et j'approchais des montagnes.
Avec peine j'atteignis la crête dominant la forêt
Rouillée de feuilles de chêne et de châtaignier.
Là, une main invisible jetait des ramilles
A des oiseaux gravés sur une branche sèche
Pour me faire descendre par des moyens magiques.
Je tombai. Elle me tint sur son gant -
Moi devenu faucon aux plumes tachées de sang -
La Sorcière du Désert. Au château elle avait découvert
Les incantations écrites dans mon livre.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Éditions L'Age d'Homme, 1980

jeudi 7 novembre 2019

Svjetlosna godina 13

Les poètes dont on dit qu'ils nous donnent la réalité n'ont pas non plus la moindre idée de ce qu'est la réalité ; mais ils sont malgré tout plus supportables que ceux qui veulent la transfigurer.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mardi 8 octobre 2019

Svjetlosna godina 12

Tous les morts sont ivres

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, et vous lointaines
Au cimetière étrange de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.


Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, © Éditions André Silvaire

vendredi 13 septembre 2019

Svjetlosna godina 11



Je ne peux dire
               que je suis allé en enfer
                                     pour ton amour
mais souvent
              m’y retrouvai
                           à ta poursuite.
Je n’aime pas cet endroit
              je voulais être
                          au ciel. Ecoute-moi bien.
Ne te détourne pas.


J’ai beaucoup appris ma vie durant
               dans les livres
                          et en dehors
sur l’amour.
              La mort
                         n’en est pas le terme.
Il est une hiérarchie
            qui se peut atteindre,
                        je pense,
à son service.
           Une fleur magique est
                       sa récompense ;
un chat qui aurait vingt vies.
           Si nul ne venait à l’éprouver
                       le monde
y perdrait.


William Carlos Wiliams, extrait de Asphodèle,  © Editions Points 2007




samedi 31 août 2019

Svjetlosna godina 10

Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d'un noir sévère. Les gens, silencieux et graves, comme s'ils n'osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

mercredi 14 août 2019

Svjetlosna godina 9

14 Août

Ils nous ordonnèrent d'emballer nos effets, car la maison allait être brûlée.
Il restait du temps pour écrire une lettre, mais cette lettre je l'avais avec moi.
Nous posâmes nos paquets et nous assîmes contre le mur.
Ils nous regardèrent ajouter un violon aux paquets.
Mes enfants ne pleuraient pas. Gravité et curiosité.
Un soldat apporta un jerrycan d'essence. D'autres
Arrachaient les rideaux.

Czeslaw Milosz, Enfant d'Europe,  © Editions l'Age d'Homme 1980

jeudi 25 juillet 2019

Svjetlosna godina 8

Le seul vacarme ici est dans ma tête.
Le reste est chant : oiseaux insectes eau de la fontaine proche ou de la rivière au loin souffles de l’air craquements de branches petits galops des souris qui tentent une sortie vers le placard aux provisions parfois aboiement d’un chien… même un avion là-haut est-il encore origine de bruit ou bien sanctifié par le silence la rareté devient-il lui aussi chant ? et les cloches des chèvres et des moutons dans la montagne celles des vaches en bas dans la vallée et parfois la voix d’un homme ou deux perdus dans cette mer de verdure...

Daniel Biga, L’amour d’Amirat, © Le Cherche Midi Éditeur 1984

dimanche 7 juillet 2019

Svjetlosna godina 7

Discussion

L'autre jour, dans la rue, il s'est effondré, carrément,
tombé sur le côté, en claquant comme un cercueil.
Personne n'a levé les yeux
Pourquoi est-il tombé, pourquoi s'est-il effondré
Les gens se sont attroupés pour décider
Ils discutent discrètement en petits groupes.

Miroslav Kirin, poème traduit par Brankica Radić et paru dans Décharge 182 / Juin 2019

jeudi 27 juin 2019

Svjetlosna godina 6

Parfois, il s'asseyait ; puis il se remettait en route, mais lentement, comme dans un rêve. Il ne cherchait pas de chemin. 

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

vendredi 7 juin 2019

Svjetlosna godina 5

Lotophages II

je vais rester ici au tournant de la route de la courbure
de la haie au bout du promontoire à la cime
de la montagne aux bras ouverts de la mer à l'estuaire
du fleuve je vais rester ici
les pommes rouges les poires juteuses la semelle des chaussures
ne s'usent pas
tu marches pieds nus en vêtements légers
fin d'été mais l'hiver ne vient pas
tu peux t'asseoir ici à l'heure où la nuit tombe
on entend les rossignols les lumières s'allument
devant les grandes tables petits dîners du couchant
avec des papillons de nuit dîners d'ivresse
le remède tu l'as mangé
le remède une fleur
le remède est le remède
l'oubli c'est chaque instant nouveau début
et je ne sais pas d'où je viens je ne veux pas revenir
le remède le toujours aujourd'hui toujours

Phoebe Giannisi, extrait de Anthologie poétique / Voix de la Méditerranée 17e édition,  © Editions La passe du vent, 2014

lundi 13 mai 2019

Svjetlosna godina 4

Il avançait, indifférent, sans se soucier du chemin, tantôt en montée, tantôt en descente. Il n'éprouvait aucune fatigue, la seule chose qu'il trouvait désagréable par moments, c'était de ne pouvoir marcher sur la tête.

Georg Büchner, Lenz, © Editions Chambon/Le Rouergue, 2006

lundi 1 avril 2019

Svjetlosna godina 3


ŠUMSKI - Prijatelji se sele na selo


Prijatelji se sele na selo
Tekst pesme

Prijatelji se sele na selo
A neki sreću traže u manjem gradu
Prijatelji sada žive zdravo
Prijatelji jeduzdravu hranu
Prijatelji se povlače u sebe
Prijatelji su daleko od mene
Prijatelji se sele na zapad
Prijatelji se sele zbog straha
Prijateljima ponestaje daha
Jer je voda došla do grla
Prijatelji bježe od mraka
Da li si već kupio kartu
Da li si okopao vrt
Da li si upalio vatru
Da li si prevario smrt
Da li imaš ili nemaš
Da li možeš ili ne
Da li želiš to što imaš
Misliš li da to je sve

Prijatelji se sele na selo
Prijatelji se sele na nebo


Šumski 

mardi 19 février 2019

Svjetlosna godina 2

Linné, avec les lichens, avait eu bien des difficultés, il les a rangés, en 1753, avec les mousses et les fougères dans la 24e et dernière classe des plantes, celle des noces secrètes, les cryptogames. Ce n’est qu’une centaine d’années plus tard, en 1867, que le botaniste suisse S. Schwendener définit la spécificité des lichens en reconnaissant leur nature double, résultant de l’union durable d’une Algue avec un Champignon, union pour laquelle A. de Bary forgea en 1879 le concept de « symbiose ». Les lichens bravent la mort, vivent là où plus rien ne vit, en altitude et vers l’extrême nord, là où nous irons, ce nord extrême où s’arrête la nature, comme l’explique Tacite au chap. XLV de la « Germanie » : Illuc usque et tantum natura : jusque là & seulement jusque là s’étend la nature ; c’est la région, écrit-il, où l’on devrait entendre le fracas que fait le soleil chaque matin en sortant des flots d’une mer dormante et presque immobile.

 Lambert Schlechter,  Partances, © Editions  de  L’Escampette 2003

dimanche 20 janvier 2019

Svjetlosna godina 1

Le 20 janvier, Lenz s'en alla par la montagne. Les sommets et les hautes étendues montagneuses sous la neige, pierraille grise jusqu'en bas dans les vallées, surfaces vertes, rochers et sapins.

Georg Büchner, Lenz, 
© Editions 1001Nuits,1997

mercredi 19 décembre 2018

Riječi 20

ne touche pas
ne t’enflamme pas là-bas
là-bas où les mots n’ont pas encore été
grappes de souffles humains
marchent le matin derrière eux
leur blanches caravanes
blanches pages du cahier
et le mot ne se dit pas
le mot on l’est tout simplement
 Anka Žagar, Murmure de la matière, Domaine croate / poésie, © Editions de L'ollave 2018

mardi 13 novembre 2018

Riječi 18

Lorsqu’il contourna la maison dans le jardin envahi par les herbes, un vol de perdrix grises jaillit et s’éloigna vers les pommiers. Au-dessus des cimes feuillues, elles firent pivoter leurs corps compacts, déployèrent leurs ailes et le vent les emporta hors de vue en un clin d’œil.


Kim Zupan,  Les arpenteurs, © Editions Gallmeister 2015